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Des guinéens victimes de violences et de discrimination en Suisse!


[IMG1] «Que des médias profitent du moindre petit méfait commis par des étrangers au statut précaire pour faire des étincelles et allumer le feu en perdant raison m'exaspère. Prenons l'affaire du Guinéen de 25 ans tabassé à Bex (VD) en juin dernier par un propriétaire de bar. La plupart des médias, surtout la presse de boulevard, ont pris fait et cause pour le propriétaire et ont fustigé le requérant d'asile qui, selon les ambulanciers, avait cinq ou six boulettes de cocaïne dans la bouche. Ils ont aussi dénoncé le fait qu'une vingtaine de ses compatriotes ont, à la suite de la bagarre, saccagé le bar pour prêter main-forte au Guinéen.

Mais ma contre-enquête démontre que le propriétaire du bar ne supporte pas de voir des Noirs dans son établissement. Ce n'est d'ailleurs pas un cas isolé, car je me suis moi-même fait expulser d'un bar voisin.

Et puis, il a frappé le Guinéen avec une batte de baseball. Mais la presse, alors même que le communiqué de police souligne qu'il avait au moment des faits un taux d'alcoolémie de plus de 1‰ dans le sang, n'a rien trouvé de mieux que de louer son geste, son «courage». LeMatin l'a dépeint comme le sauveur de la Nation, celui dont le coup de poing est vertueux, celui qui déchargea la Suisse de sa pègre africaine. Rien sur sa haine ni sur sa violence.

Les conséquences de cet emballement médiatique? Des mesures draconiennes ont été prises par la commune de Bex contre les requérants d'asile. Le syndic socialiste Michel Flückiger a exigé la fermeture de la Fareas (Fondation vaudoise pour l'accueil des requérants d'asile), qui abriterait, en plus de ce «dangereux psychopathe», des gens «peu recommandables». Il a utilisé des mots abjects pour désigner les requérants d'asile dans les médias. Il a parlé de «stabulation libre», un terme qu'on utilise pour les animaux parqués dans les étables. Et de «nouvel arrivage». De «faune» aussi.

Les conséquences sont d'autant plus dramatiques que ces étrangers au statut précaire, traités presque systématiquement de «filous» et de «profiteurs» par la presse, ne sont pas en mesure de se défendre. Moi, je suis allé voir le Guinéen en prison. Pour avoir sa version des faits, savoir ce qui s'est réellement passé. Aucun journaliste n'a cherché à le faire. Jacques Antenen, le juge d'instruction vaudois que j'interviewe dans mon livre, me l'a confirmé. Pas un seul. Ils se sont contentés du témoignage du propriétaire de bar.

Attention: je ne prends pas la défense du Guinéen. Il me dit qu'il n'avait pas de drogue sur lui. Mais même s'il était en possession d'un kilo de cocaïne, un patron de bar a-t-il le droit de l'assommer à tel point qu'il soit obligé d'être évacué par un hélicoptère de la Rega? L'aurait-il fait si son client avait été Blanc et Suisse? Quel message veut-on donner en louant son acte? Le propriétaire se sentait dans son plein droit d'agir ainsi parce que la population des requérants d'asile est déjà affaiblie, stigmatisée.

Ma réaction est-elle le fait d'une hypersensibilité d'un intellectuel africain, comme certains le prétendent? Non. Je dénonce juste la chosification. Si on trouve que ma dénonciation est trop forte, il faut bien que l'on comprenne qu'elle est l'avant-garde des violences sociales que je ne voudrais pas que la Suisse subisse.

Le point de départ de mon livre sur l'exploitation populiste des faits divers? Elle est notamment liée à Bex et à la manière dont les Africains de la Fareas sont considérés. J'étais en train d'écrire un roman intitulé Puis-je vous embrasser Madame?, qui raconte une histoire d'amour entre un requérant d'asile kényan et une cheffe de la police cantonale soleuroise - un peu de provocation fait toujours du bien! -, quand ce fait divers a éclaté.

J'ai alors décidé de mener une enquête fouillée pour exposer au grand public les incongruités de certains articles, les démentis censurés par certains médias, bref faire une radioscopie saignante de ce que j'appelle l'imposture médiatique. J'ai été particulièrement choqué par le traitement qu'a fait la TSR de l'affaire, à travers l'émission Infrarouge «Bex: capitale des dealers?» du 14 novembre 2006.

Le thème central était la problématique des dealers africains et cette émission a brillé par... l'absence de ceux dont on parlait! Par contre, le garagiste André Corboz, récemment jugé pour avoir tagué sur les murs de sa commune «Nègres go home» et d'autres insanités du genre, y était.

En fait, seul un Noir de Genève, inconnu des milieux de lutte contre le racisme, était invité sur le plateau. Mais il a juste pu aligner deux, trois mots, et on lui a coupé la parole. J'avais pourtant averti la productrice Romaine Jean avant l'émission. Je lui ai dit qu'il serait éminemment insultant de ne pas inviter d'Africains et je lui ai même proposé de venir sur le plateau, en lui précisant que je ne tiendrai pas un discours victimisant.

Je lui ai dit ma volonté de dialoguer de façon apaisée, de défendre ceux qui ne peuvent pas être défendus. Mais elle n'a pas voulu d'un tel profil.

Mes conclusions? Il existe un vrai cliché du Noir, de sa propension à bégayer plus qu'à s'exprimer avec fluidité, à rigoler plutôt qu'à raisonner, à quémander de la pitié. Sont-ce ces clichés qui président à l'action de la TSR? Je ne sais pas. Mais moi, on m'a par exemple tout de suite demandé à quel titre je souhaitais m'exprimer. Si j'étais sociologue, si je voulais parler parce que j'ai épousé une Suissesse...

Que ce soit dans les médias ou ailleurs, la représentativité des minorités est importante. Même dans les organisations de défense des droits de l'homme, les personnes directement concernées ne font souvent pas partie de l'équipe!

Pour revenir à la problématique des dealers africains, je rejette ce sentiment de «culpabilité collective» que nous serions censés avoir. Je refuse de dire qu'à cause de certains individus qui agissent mal toute la communauté noire doit trinquer. Lorsque j'enseignais à Soleure et que je me promenais le soir seul, souvent on venait vers moi en me demandant si j'avais «quelque chose».

Mais se demande-t-on combien de pédophiles, de bandits en col blanc ou de fous à la gâchette facile vivent parmi nous? Les verra-t-on un jour stigmatisés en fonction de leur origine? Ces petites mains de la drogue qui viennent d'Afrique noire sont souvent montrées du doigt parce qu'elles sont visibles, que la scène de la drogue est une scène ouverte. Mais Olivier Guéniat, le chef de la police judiciaire du canton de Neuchâtel, l'affirme dans mon livre: sur les 3 tonnes de cocaïne consommées chaque année en Suisse, seule une petite partie des exportations qui partent de la production endogène d'Amérique latine a été acheminée en Suisse par le biais d'Africains.

Dire que cette masse de cocaïne est le fait de dealers africains, c'est tomber dans une facilitation abjecte et ridicule. Ce n'est pas en chassant les Africains de Bex qu'on élimera la drogue dans la région! Le meilleur antidote du cliché est la réflexion. C'est précisément ce que je propose.

Le récent cas de «viols collectifs» à Schmitten (FR)? Ce qui s'est passé est certes grave, mais là encore les médias se sont rapidement emballés, en ne s'intéressant qu'à l'origine kosovare des auteurs présumés des viols. Très peu ont parlé ensuite du témoignage d'une des supposées victimes, qui disait avoir été consentante et ne pas avoir été contrainte à se prostituer.

C'est révélateur: les médias s'intéressent à l'affaire lorsqu'il s'agit de souligner la violence de certains jeunes étrangers ou Suisses d'origine étrangère, de parler de problème d'intégration. Mais lorsqu'une sorte de démenti sur la gravité des faits apparaît et relativise un peu l'affaire, peu s'y intéressent. Pourquoi?

L'affaire de Schmitten a d'ailleurs éclaté exactement la même semaine où un terrible meurtre a été perpétré à Bienne. Une femme a été tuée par trois jeunes Suisses, assommée avec une batte de baseball. L'affaire a été très peu commentée: tous les yeux étaient rivés sur l'affaire de Schmitten. Aurait-ce été le cas si les tueurs de Bienne avaient été Kosovars ou Africains? Je me permets d'en douter...

La criminalité n'est pas intrinsèque à des gènes particuliers ou à une ethnie, elle est d'abord sociétale. On peut très bien être Suisse et violer des gens, comme on peut être Kosovar et violer des gens. Je ne demande pas à l'UDC d'adopter un autre discours, de se détourner de sa propagande anti-étrangers - on ne demande pas à un lion d'être herbivore... - mais à tout un chacun d'être plus cohérent.

L'idée agitée par certains de retirer les passeports suisses aux personnes «fraîchement naturalisées», comme celle de faire payer plus cher les assurances RC pour les conducteurs originaires de certains pays m'irritent. Nous devons avoir les mêmes sanctions pour les mêmes délits. Ce n'est qu'en cela qu'une loi est juste.

Jeter d'avance l'anathème sur l'étranger peut par ailleurs s'avérer dangereux et contre-productif: ceux qui se savent stigmatisés et coupables avant même d'avoir fait quoi que ce soit risquent de faire moins d'efforts pour s'intégrer. Et puis, si on prône des sanctions spéciales, il faudrait au moins instaurer des récompenses spéciales pour ceux qui agissent bien.

J'ai peur que la manière dont les étrangers sont stigmatisés en Suisse ne puisse un jour se retourner contre les Suisses qui vivent à l'étranger. Je veux à tout prix éviter cela. Voilà pourquoi je dénonce la façon dont certains faits divers sont exploités de façon populiste par des médias, et les risques qui en découlent. Nous devons dialoguer, mieux informer, nous distancier des clichés au lieu de les cultiver.

«L'ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence», a dit le cinéaste américain Michael Moore. C'est précisément ce que je veux éviter.»

Innocent Naki
Journaliste-écrivain
Auteur du livre:«Sois parfait ou retourne chez toi! Chronique d'une exploitation populiste des faits divers en Suisse», Editions Métis, Marly, 2007.
Source:Le Temps

  Rubrique: Diaspora Guinéenne  date: 10-Apr-2007 à 14:13:44  Partager:   :

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