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"Le sort des militaires arrêtés doit donner lieu à des inquiétudes", prévient Thierno Madjou Sow de





Depuis l'arrivée au pouvoir de la junte dirigée par le Capitaine Moussa Dadis Camara, des dizaines de civils et militaires ont été arrêtés et attendent leur jugement. Pour le Président de l’Organisation guinéenne pour la défense des droits de l’homme (OGDH), ces personnes arrêtées par la junte doivent bénéficier de leurs droits. Dans cette interview, Dr Thierno Madjou Sow réagit par rapport à la situation politique qui prévaut en Guinée...

L’indépendant : Des militaires proches de Conté interpellés au lendemain de la prise du pouvoir par le CNDD viennent d’être déportés sur l’île de Kassa. N’est-ce que là une source d’inquiétude pour le défenseur des droits de l’homme que vous êtes ?

Thierno Madjou Sow : Pour nous, que ce soit des gendarmes, des policiers ou des militaires, tous sont des êtres humains. Les normes protégeant les droits humains disent que l’être humain a des droits inaliénables, c’est-à-dire le fait de naître constitue un droit en soi. Cela veut dire simplement que ces droits, on ne les a pas hérités, on ne nous les a pas donnés, ils sont à nous. Donc, l’arrestation de ces militaires doit suivre la loi normale régie par la justice. Il faudrait qu’ils soient détenus dans des endroits que les autorités judiciaires peuvent visiter.

Deuxièmement, vous savez qu’on est contre toute forme de torture, de violence. La Guinée ayant adhéré à des conventions contre la torture et dans notre loi fondamentale, bien qu’étant suspendue, il y figure un article qui interdit la torture. Et qui dit qu’il faut respecter la personne et sa dignité, lutter contre les traitements ? Cela est aussi valable pour les militaires que pour les civils. La CNDD a déclaré qu’il va obéir aux normes aux quelles, la Guinée a adhéré. Comme la charte relative à la convention contre la torture. Normalement, si quelqu’un commet une faute, la loi prévoit des sanctions à la hauteur de sa forfaiture. Je dois vous dire que le sort de ces militaires doit donner lieu à des inquiétudes, car si on vous raconte ce qui se passe là-bas, vous serez étonnés.

Quelle est votre réaction suite à la publication du rapport du Comite ad bloc ?

Nous, nous avons salué la constitution du Comité ad hoc parce que nous nous sommes dit qu’il est nécessaire que les Forces vives et le CNDD se donnent la main pour travailler ensemble, afin d’arriver à un résultat positif. Par exemple, nous nous étions dit aussi que même pour les élections, pour ce qui est de l’enrôlement des électeurs, il aurait fallu que la CNI et les représentants des partis politiques et la Société civile soient ensemble sur le terrain pour pouvoir apprécier à chaque moment l’état ou le niveau d’avancement des opérations. Car, c’est en informant de l’évolution de la situation sur le terrain qu’on peut effectivement dire si on peut aller aux élections ou pas. Donc, la mise sur pied de ce Comité ad hoc a permis de savoir où on en est, quelles sont les difficultés. C’est ça qui est important.

Le ‘’Mouvement Dadis doit rester» (MDDR) vient de voir le jour. Quelles sont vos impressions face à ceux qui soutiennent une telle démarche en faveur du maintien de Dadis au pouvoir ?
Dans un Etat de droit, l’armée est une force chargée de faire respecter l’intégrité territoriale et aussi dans certaines circonstances, la sécurité interne du pays. Et cette armée en principe en tant qu’armée républicaine ne doit être au service d’aucun individu, d’aucun groupe d’individus. Car, elle est fondamentalement au service du peuple et doit se soumettre à l’autorité civile. C’est ça le rôle de l’armée. Maintenant, quand on parle de comité de soutien, les gens vous diront que c’est normal que chaque citoyen en démocratie puisse exprimer ce qu’il veut. Mais, il faudrait que cette volonté soit conforme au droit, normalement. Certains disent qu’ils respectent le droit, qu’ils sont des gens de droit pour dire nous voulons de ceci et de cela. Et que normalement, ce sont les élections ou bien c’est la position populaire qui doit déterminer ce qui est à faire ou bien ce qui n’est pas à faire. Et Dadis même a dit récemment qu’il est un citoyen comme n’importe qui. Mais en vérité, il n’est pas un citoyen comme n’importe qui. Un militaire n’est pas n’importe qui. C’est un citoyen qui a une arme. Vous, si vous sortez avec une arme dans la rue, on risque de vous arrêter non ? Donc, le militaire n’est pas un citoyen ordinaire, à moins qu’il abandonne sa tenue militaire pour revenir à la vie civile. En ce moment, il devient un citoyen ordinaire.

Vous disiez récemment au cours d’une conférence que ce qui s’est passé au Niger pourrait se passer en Guinée. Est-ce une façon pour vous de douter de la bonne moralité du chef de la junte qui a pourtant promis de rendre le pouvoir aux civils ?

Non, je ne doute pas de la volonté de M. le président de la République. Le président nous a toujours dit qu’il va se conformer à la position des Forces vives et qu’il va aller accompagner normalement cette volonté du peuple jusqu’à des élections libres et transparentes. Et qu’il va se retirer. Mais comme les élections ne sont pas encore arrivées, pour prouver si ce qu’il dit est vrai ou n’est pas vrai, on ne peut rien dire. Au Niger par exemple, je connais bien ce pays, j’ai été là-bas lors des élections de 1996 en tant qu’observateur au compte de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH). Et j’ai été très étonné parce que je sais ce qui est arrivé au président Mainassara, le Général qui avait pris le pouvoir et qui avait refusé de le rendre. Pour revenir à M. Tandja Mamadou, nous l’avions rencontré nuitamment lors de notre séjour. Et j’avais gardé une bonne impression de cet officier. Mais, avec ce qui vient de se passer, il y a lieu de s’inquiéter. Espérons que cela n’ait pas de répercutions graves sur l’avenir du Niger. Toutefois, on craint aussi que cela ne puisse inspirer certains Etats africains. On ne parle pas de la Guinée seulement, mais bien d’autres pays aussi. C’est pourquoi, il faut que nous ayons des moyens pour limiter ces violations graves des droits de l’homme et des droits constitutionnels. Parce qu’il est très difficile de les enrailler complètement. Vous savez qu’en matière de droit international, les Etats ont des possibilités que l’individu n’a pas. Ensuite, vous savez que les puissances mêmes qu’on appelle la communauté internationale, ne suivent en réalité que leurs intérêts. C’est ainsi qu’on les voit parfois soutenir des dictatures.

Parlons à présent de l’agression dont a été victime il y a une semaine l’ambassadeur du Ghana en Guinée de la part d’hommes habillés en treillis militaire. Quelle a été la réaction de l’OGDH suite à cette agression ?

Vous savez que l’ambassadeur est le représentant du chef de l’Etat du pays au près de son homologue. Il est accrédité et sa voiture est une propriété de son pays. On ne peut pas pénétrer et ouvrir sa voiture, prendre quelque chose dans sa voiture ou introduire quelqu’un dans sa voiture parce que cette voiture aussi jouit d’une immunité diplomatique. C’est comme le domicile, c’est comme la chancellerie. Quand on connaît les liens d’amitié et de coopération qui existent entre le Ghana et la Guinée, on ne peut que déplorer ce qui est arrivé. Je dois vous dire que le Ghana nous a soutenus financièrement et diplomatiquement après les indépendances. La France avait tout fermé et décidé de jeter notre pays dans les oubliettes. Le président Kwamé N’Krumah avait aussi choisi la Guinée comme refuge après son éviction du pouvoir. Tout ça exprime les liens de solidarité entre nos deux pays. L’atteinte donc à l’intégrité physique de Monsieur l’ambassadeur du Ghana est une chose très grave. Et il faudrait que les autorités guinéennes fassent tout pour retrouver les auteurs de cette agression.

De nombreux observateurs pensent aujourd’hui que les Forces vives ont jeté l’éponge dans leur combat pour l’alternance. Avez-vous une réaction particulière à ce propos ?

Je crois que vous savez qu’il y a beaucoup de problèmes qui se posent au niveau des forces vives. Il faudrait que l’on dépasse ces contradictions. Je dois rappeler que j’ai été le président « Forum démocratique national ». Qui était la première organisation des forces vives ici au début des années 90. Ce mouvement luttait pour la mise sur pied d’une conférence nationale souveraine, d’un gouvernement de transition qui allait revoir les textes, procéder aux élections et passer à un gouvernement civil. C’était là l’objectif du Forum démocratique national. Dans une lutte je voudrais il faudrait que les gens s’entendent pour qu’on puisse obtenir le changement dans ce pays. La démocratie étant un processus de longue haleine, une fois que nous aurons amorcé le retour à un régime civil, on pourra mettre en place des structures dignes du nom en ce qui concerne les institutions républicaines surtout.

Il faut donc que chacun pour ce qui le concerne se mette dans les rangs pour que le combat réussisse. Ce n’est pas seulement une affaire des forces vives.

Propos recueillis par Aissatou Djiwoun
Source :L’Indépendant



  Rubrique: Interview  date: 21-Aug-2009 à 16:19:19  Partager:   :

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