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Le chef de la junte ,le capitaine Moussa Dadis Camara:" Quiconque tentera d’entraver cette transitio


[IMG1]Quelques heures après l'annonce du décès du président Lansana Conté, une junte militaire dirigée par le capitaine Moussa Dadis Camara s'empare du pouvoir à Conakry.Le nouvel homme fort du pays annonce la rupture et promet des élections à l'issue d'une transition assurée par le conseil national pour la démocratie et le développemet, l'instance militaro-politique qui dirige le pays.Dans cette interview qu'il a accordé à nos confrères de Jeune Afrique, le capitaine Moussa Dadis Camara explique sa vision de la Guinée après Conté...

Jeune Afrique : Vous avez brutalement fait irruption sur le devant de la scène. Tous ceux qui ont dĂ©couvert votre visage se posent des questions. Qui ĂŞtes-vous ?

Moussa Dadis Camara : Je suis un homme ordinaire, mais je me reconnais certaines qualitĂ©s : l’honnĂŞtetĂ©, la franchise, la sincĂ©rité… Ces traits de caractère se reflètent dans mes actions comme dans mes relations avec les autres. Je suis dĂ©terminĂ© au point de paraĂ®tre bornĂ©. Quand je me fixe un objectif, je ne m’arrĂŞte pas avant de l’avoir atteint. Je suis allergique Ă  l’injustice et je rĂ©agis spontanĂ©ment pour la combattre. Tous ceux qui me connaissent le savent : je dis toujours la vĂ©ritĂ© mĂŞme si je dois en pâtir. Je dĂ©teste le mensonge, l’hypocrisie et l’ingratitude… Je rĂ©agis Ă  toute attaque injuste quel que soit le rang de la personne de laquelle elle Ă©mane. Et quelles qu’en soient les consĂ©quences. Enfin, je crois sans rĂ©serve en Dieu. C’est cela ma force.

Vous êtes né dans une famille modeste à Nzérékoré, au cœur de la Guinée forestière, très loin de Conakry. Vous venez de loin au propre comme au figuré.

Je vois là des atouts et non des handicaps. Ma naissance dans une famille modeste m’a appris à avoir de la compassion pour les personnes défavorisées et à me détacher des biens matériels. J’ai fait mes études dans des conditions très dures. J’ai grandi sous la férule d’un père autoritaire, qui a forgé mon caractère. Je suis fier de cette famille – qui m’a inculqué le courage, la persévérance et le rejet de l’envie –, notamment de ma mère, âgée de plus de 100 ans et qui vit chez moi, à Conakry.

Vous ĂŞtes devenu « le patron ». Vous attendiez-vous Ă  arriver si haut après ĂŞtre parti de si bas ?

Rien de ce que je vis actuellement ne m’impressionne, car je considère que tout ce qui m’arrive était inscrit. C’est Dieu qui détient le pouvoir, et il le donne à qui il veut, quand il veut. Je l’ai reçu sans jamais en avoir rêvé. Je ne suis ni le plus valeureux, ni le plus populaire des officiers guinéens, encore moins le plus gradé. Je prends ce fait du destin non pas comme un privilège, mais comme une énorme responsabilité qui pèse sur mes épaules. Seuls ceux qui n’ont jamais été chef d’État considèrent ce job comme une sinécure. Vous ne pouvez pas imaginer le poids que représente le fait d’avoir entre ses mains le destin de toute une nation.

Alors pourquoi avez-vous pris le pouvoir ?

Je n’avais pas trop le choix. Je ne compte pas que des amis dans la haute hiĂ©rarchie militaire. J’étais donc face Ă  un dilemme après la mort du prĂ©sident Lansana ContĂ© : soit je prenais le pouvoir, soit je quittais le pays. Si le pouvoir Ă©tait tombĂ© entre les mains du chef d’état-major, Diarra Camara, j’aurais Ă©tĂ© obligĂ© de m’exiler pour Ă©chapper Ă  une mort certaine. Une autre raison, plus gĂ©nĂ©rale, m’a poussĂ© Ă  agir. Je ne pouvais pas, en tant que patriote, voir mon pays continuer Ă  s’enliser. Remettre le pouvoir au prĂ©sident d’une AssemblĂ©e nationale pĂ©rimĂ©e [Aboubacar SomparĂ©, NDLR], dont le mandat a expirĂ© depuis plusieurs mois, aurait Ă©tĂ© pure supercherie. Il aurait Ă©tĂ© Ă©galement irresponsable de laisser le pays entre les mains d’un gouvernement corrompu et, de surcroĂ®t, dĂ©chirĂ© par des querelles intestines. L’armĂ©e devait prendre ses responsabilitĂ©s pour mettre fin Ă  des annĂ©es de dĂ©rive. Elle l’a fait, fidèle Ă  son devoir de protection de la nation.

Mais pourquoi vous Ă  la tĂŞte de la junte ? Des Ă©lĂ©ments comme le gĂ©nĂ©ral de brigade Mamadouba « Toto » Camara sont plus gradĂ©s et plus âgĂ©s que vous.

La troupe en a décidé ainsi. Et puis, chez l’officier, le grade compte moins que l’efficacité.

D’aucuns évoquent un tirage au sort…

Parole de soldat, il n’y a jamais eu de tirage au sort. Nous nous sommes parlé et entendus.

Quel sort allez-vous rĂ©server au gĂ©nĂ©ral Diarra Camara, Ă  Ahmed Tidiane SouarĂ©, Premier ministre jusqu’au dĂ©cès du prĂ©sident ContĂ©, et Ă  Aboubacar SomparĂ©, le dauphin constitutionnel ?

J’ai convoqué, le 25 décembre, Souaré et tous les membres de son gouvernement. Les yeux dans les yeux, je leur ai dit que l’armée avait pris le pouvoir en raison de leur incapacité à enrayer la descente aux enfers de notre pays. Je les ai ensuite laissés libres de leurs mouvements. Quant au général Diarra Camara, nous nous sommes expliqués en soldats, et je pense que nous nous sommes compris. Il ne tient qu’à lui désormais de vivre dans la tranquillité ou la tourmente [par communiqué, il a été mis à la retraite le 28 décembre avec vingt et un autres généraux de l’armée, NDLR]. J’ai pardonné à tout le monde. Mais je ne tolérerai plus le moindre dérapage. Quiconque tentera d’entraver cette transition sera traité comme un ennemi, au sens militaire du terme.

Comment rĂ©agissez-vous aux condamnations ou dĂ©sapprobations de la communautĂ© internationale ?

Je souhaite formuler une seule demande, qui me paraĂ®t ĂŞtre la moindre des choses : qu’on nous juge sur nos actes au lieu de nous rejeter sans nous connaĂ®tre. Loin d’être des aventuriers, nous sommes des hommes sĂ©rieux. Le risque d’un basculement dans la guerre ethnique nous a contraints Ă  agir pour enrayer la spirale du pire. Nous allons respecter les droits de l’homme, les règles de l’État de droit et les exigences de la bonne gouvernance. Nous allons redresser ce pays, aligner sur les standards internationaux tous les textes qui ont Ă©tĂ© tripatouillĂ©s, conduire un processus Ă©lectoral dĂ©bouchant sur des Ă©lections incontestables… La communautĂ© internationale reviendra bientĂ´t Ă  de meilleurs sentiments si elle nous regarde agir. D’ailleurs, je crois savoir que l’annonce de la fixation de la date de la prĂ©sidentielle Ă  dĂ©cembre 2010 a dissipĂ© bien des inquiĂ©tudes exprimĂ©es durant les premières heures après notre prise du pouvoir.

Quelles sont vos prioritĂ©s pour redresser la GuinĂ©e ?

Par souci de mĂ©thode, je vais commencer par un Ă©tat des lieux, un audit gĂ©nĂ©ral pour connaĂ®tre la santĂ© de notre Ă©conomie. Inutile de dire que les fautes de gestion seront punies. Tous les contrats de l’administration vont ĂŞtre revisitĂ©s. La concession du Port autonome de Conakry Ă  Getma International, par exemple, va ĂŞtre purement et simplement annulĂ©e. En dĂ©pit d’un audit menĂ© par FFA Ernst & Young, qui dĂ©clare ce contrat manifestement dĂ©favorable Ă  l’État, le gouvernement sortant s’est entĂŞtĂ© Ă  brader notre port. Pour servir quels intĂ©rĂŞts ? Nombre de ressources de notre pays ont Ă©tĂ© cannibalisĂ©es pour engraisser des fonctionnaires vĂ©reux. Nous allons renĂ©gocier tous les contrats miniers pour rĂ©tablir l’équilibre au profit de la GuinĂ©e. Nous n’avons rien contre les entreprises qui ont investi dans notre pays, mais nous voulons sauvegarder nos intĂ©rĂŞts.

Vous avez Ă©galement promis aux GuinĂ©ens de lutter contre un mal qui ronge leur pays, la corruption. Comment allez-vous vous y prendre ?

En commençant par donner l’exemple. Je suis incorruptible. J’interdis quiconque d’accorder la moindre faveur à ma femme, à mes enfants et à n’importe quel membre de ma famille. Les Guinéens sont coutumiers du fait, mais personne ne m’y prendra. J’exige la même conduite de tous mes collaborateurs, des membres du CNDD comme de ceux du gouvernement.

La corruption a gangrené notre pays. Ce n’est plus possible. Celui qui tue sera tué, celui qui vole l’argent de l’État ira en prison. Je ne ferai pas de chasse aux sorcières. Le CNDD n’a pas pris le pouvoir pour instaurer la dictature, mais il sera impitoyable avec les prédateurs.

Vous promettez Ă©galement des Ă©lections transparentes. Si la prĂ©sidentielle requiert du temps et des moyens pour ĂŞtre organisĂ©e, les lĂ©gislatives, elles, avaient Ă©tĂ© fixĂ©es avant votre arrivĂ©e aux affaires, au 31 mai 2009. Ses prĂ©paratifs semblent avancĂ©s. Allez-vous tenir ce dĂ©lai ?

Je ne me fixe aucune échéance. J’ai demandé aux partis politiques, à la société civile et aux structures impliquées dans le processus, comme la Commission électorale nationale indépendante [Ceni] et le ministère de l’Intérieur, de se réunir et de me soumettre des propositions. Le CNDD les étudiera avec attention, dans le souci d’organiser des élections les plus transparentes qui soient et dans le délai le plus court possible.[IMG2]

Allez-vous, comme vous l’avez promis, laisser toute libertĂ© au nouveau chef du gouvernement [KabinĂ© Komara a Ă©tĂ© nommĂ© le 30 dĂ©cembre, NDLR] ?

Absolument. Il dirige un gouvernement de mission chargé de redresser le pays et d’organiser des élections transparentes dans un délai de deux ans. Le Premier ministre bénéficie de la marge de manœuvre nécessaire pour travailler, sous le contrôle du CNDD. Mais, attendu sur des résultats, il ne saurait être inamovible. S’il remplit sa feuille de route, il bénéficiera de notre soutien. S’il faut à sa mission, le CNDD prendra les mesures correctrices qui s’imposent.

Pourquoi vous rĂ©fugiez-vous systĂ©matiquement derrière le CNDD ? N’êtes-vous pas, en dernier ressort, le dĂ©cideur ?

Ce n’est pas cela ma conception de la collégialité. Toutes les décisions vont être prises par consensus, dans la plus grande transparence.

La collĂ©gialitĂ©, vraiment ? Beaucoup avant vous, qui l’avaient promise, n’ont pas tenu parole…

Je serai alors l’exception. Je n’ai pas l’âme d’un dictateur. J’ai pris le pouvoir avec des frères d’armes que je respecte et avec qui je déciderai à la faveur de débats d’idées. Je ne trancherai que s’il y a blocage sur une question essentielle dont la non-résolution risquerait d’entraver la transition.

Aimez-vous le pouvoir et l’argent ?

Je ne connais pas assez le pouvoir pour l’aimer. Quant à l’argent, je ne veux que ce qu’il me faut pour vivre décemment avec les miens. J’ai horreur de l’argent mal acquis. Je n’ai aucun désir de conduire des bolides ou de vivre dans des châteaux. Je ne suis pas riche et ne le serai pas davantage quand je quitterai le pouvoir.

Ă€ quel personnage politique passĂ© ou prĂ©sent vous identifiez-vous ?

Je ne m’identifie pas à une personnalité politique précise. J’ai un idéal d’homme d’État qui considère le pouvoir comme un moyen pour changer le sort du peuple et non comme un instrument de jouissance personnelle. Et si je devais avoir un modèle, ce serait mon grand-père Koulé Moluba, qui fut chef du village de Koulé Yakéta, à 40 km de Nzérékoré.

Que pensez-vous de vos prĂ©dĂ©cesseurs Ă  la tĂŞte de la GuinĂ©e, Ahmed SĂ©kou TourĂ© et Lansana ContĂ© ?

Je n’ai pas connu Ahmed SĂ©kou TourĂ© de près. Lansana ContĂ©, avec qui j’ai longtemps travaillĂ©, m’inspire le respect. Alors qu’il Ă©tait mal-en-point, il m’a invitĂ© Ă  partager son repas une semaine avant sa mort. Après avoir formulĂ© des prières pour qu’il se relève de sa maladie, je lui ai dit : « Si vous connaissez l’humiliation de votre vivant, c’est que Dieu n’existe pas. » Et je le pense vraiment. VoilĂ  pourquoi j’ai attendu sa disparition pour prendre un pouvoir qui Ă©tait Ă  ma portĂ©e depuis plusieurs annĂ©es.

Pourquoi alors avoir clouĂ© au pilori le bilan de ContĂ© pour justifier la prise du pouvoir par le CNDD ?

Tous les maux que j’ai fustigĂ©s sont rĂ©els. Mais le dĂ©funt prĂ©sident n’en est pas le seul responsable. Notre situation actuelle trouve sa source dans le manque de patriotisme et de rigueur des GuinĂ©ens. Lansana ContĂ© a fait ce qu’il a pu pour nous lĂ©guer un pays en paix, après nous avoir Ă©vitĂ© une guerre civile au lendemain de la mort de SĂ©kou TourĂ©, en 1984. Je ne jetterai pas l’opprobre sur un gĂ©nĂ©ral d’armĂ©e qui, de surcroĂ®t, m’a protĂ©gĂ© contre mes nombreux ennemis au sein de la haute hiĂ©rarchie militaire. En novembre dernier, veillant Ă  ce que mon nom ne soit pas barrĂ© Ă  la dernière minute, alors qu’il nommait les membres de l’état-major, il a dit devant tĂ©moins : « Si le nom de Dadis ne figure pas sur le projet de dĂ©cret au poste de directeur gĂ©nĂ©ral des hydrocarbures des armĂ©es, je ne le signerai pas. »

Allez-vous rendre le pouvoir, comme vous l’avez promis, en dĂ©cembre 2010 ?

Absolument.

À cette date, vous n’aurez que 46 ans et vous aurez goûté pendant deux ans aux facilités et honneurs liés au pouvoir. Vous pourriez changer d’avis…

Je n’ai jamais été animé par l’ambition d’exercer le pouvoir. Je ne crois pas que je changerai d’avis. Et puis il faut tenir compte des réalités de notre temps. Ce qui s’est déroulé dans le passé n’est plus possible aujourd’hui.

Cheik Yérim Seck
Source:Jeune Afrique

  Rubrique: Interview  date: 13-Jan-2009 ŕ 21:37:12  Partager:   :

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