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Grande interview : L’ancien ministre Idrissa Cherif parle…





ADDIS-ABEBA- Près de quatre ans après les évènements, l’on s’interroge toujours de savoir qui est responsable des massacres du 28 Septembre 2009! Dans cette interview exclusive accordée à notre rédaction, Idrissa Cherif, ancien ministre et proche du capitaine Moussa Dadis Camara lève un coin du voile sur cette journée au cours laquelle il y a eu plus de 150 personnes tuées lors d’un rassemblement au stade du 28 septembre.

Absent de la Guinée depuis un bout de temps, l’ancien ministre de la communication sous l’ère du Conseil National pour la Démocratie et le Développement, apporte aussi des critiques sur le pouvoir du président Alpha Condé. Exclusif !

AFRICAGUINEE.COM: Bonjour M. Cherif !

IDRISSA CHERIF:
Oui bonjour M. SOUARE!

AFRICAGUINEE.COM: Vous êtes actuellement à Addis-Abeba, peut-on connaître les raisons de votre visite ?

IDRISSA CHERIF:
Vous avez dû constater qu’il y a eu le sommet du cinquantenaire de l’Union Africaine, je pense que tout homme qui aspire à être un grand politicien doit venir faire cette fête. Si j’ai la chance de voir la célébration de ce cinquantenaire, et voir les Hommes qui ont fondé cette structure. J’ai aussi rencontré certaines personnalités qui étaient à cette rencontre. Voilà un peu les raisons de ma présence ici à Addis-Abeba.

AFRICAGUINEE.COM: Vous avez aussi rencontré l’ancien président de la transition, le Général Sékouba Konaté. Quels sont les sujets que vous avez eu à évoquer avec lui ?

IDRISSA CHERIF:
Oui effectivement, dès le lendemain de mon arrivée (…). Vous savez bien que le Général Sékouba Konaté occupe une place très importante au sein de l’Union Africaine, il est à la tête de la force africaine en attente. Donc, il était important pour moi d’aller le rencontrer.

AFRICAGUINEE.COM: De quoi avez-vous parlé exactement M. Cherif ?

IDRISSA CHERIF:
Nous avons fait le tour de l’actualité de notre pays, nous avons aussi fait le tour de l’actualité africaine, on a parlé des différents conflits, sans oublier que j’ai un ami très intime qui vient d’être élu à la tête de la Centrafrique, Michel Ditodiya, avec lequel j’étais il y a un mois.

AFRICAGUINEE.COM: Quel genre de rapport entretenez-vous avec vos anciens collaborateurs du Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD), notamment le Capitaine Dadis Camara et le Général Sékouba Konaté ?

IDRISSA CHERIF:
Vous savez que j’ai été très proche du capitaine Moussa Dadis Camara, qui fut un ami avant qu’il ne soit président de la république. J’étais d’abord l’un de ses responsables puisque j’étais conseiller spécial du ministre de la défense du dernier gouvernement de Lansana Conté, Almamy Kabèlè Camara, le capitaine Dadis était au niveau de la section du carburant, nous avons tissé de bons rapports, compte tenu de ces rapports, il m’a nommé comme son conseiller spécial. Ce sont des signes que je ne pourrais oublier. Voilà pourquoi je suis resté très fidèle à l’homme que je connaissais, je sais qu’il avait beaucoup d’ambition pour la Guinée, parce que nous discutions souvent. Je savais aussi qu’il était très ouvert et qu’il pouvait aller loin. Le Général Sékouba Konaté a été celui qui m’a appuyé, qui m’a d’ailleurs proposé au président Dadis pour pouvoir assumer la fonction de ministre de la communication à la présidence de la république et au ministère de la défense nationale. Je me rappelle que le jour de ma nomination, c’est le Général Sékouba Konaté qui a dit au président Dadis, je veux vraiment que tu le nommes. Je pense que je dois aussi cette nomination au Général Sékouba Konaté.
Je pense qu’il fallait quelqu’un comme lui pour pouvoir sauver la situation. Cette situation qui était devenue très compliquée avec les remous de l’opposition, la communauté internationale, je pense que si l’un d’entre nous a eu l’insigne honneur de pouvoir diriger la transition, et qui a mener à bien cette transition, je pense que moi j’ai un grand respect pour ce monsieur.

AFRICAGUINEE.COM: Aujourd’hui on a comme l’impression que la grande famille du CNDD est entrain de se reconstituer…

IDRISSA CHERIF:
Je pense qu’il n’ ya aucune loi qui nous interdit de nous reconstituer. On a toujours dit que l’union fait la force. Si hier il y a eu des divergences ou des incompréhensions qui se sont glissées, aujourd’hui, si cela se reconstitue, je crois que ça doit être salutaire pour tout un chacun.

AFRICAGUINEE.COM: A vous entendre on a comme l’impression que vous étiez très proche du Général Sékouba Konaté, pourquoi vous n’aviez pas été reconduit alors dans le second gouvernement de transition ?

IDRISSA CHERIF:
Vous avez que j’étais présent lors de la signature des accords politiques de Ouagadougou. Je suis l’un des principaux acteurs de ces accords, et je savais ce qu’ils disaient. Le fait que j’étais au premier plan, vous savez que si vous êtes ministre de la communication, vous serez trop vu. Le Général Konaté m’avait une fois appelé pour me dire, je veux que tu sois dans le gouvernement mais j’ai compris que certains chefs de partis politiques n’en voulaient pas. Il ne voulait pas qu’il y ait une situation de blocage. Donc j’ai décidé de me retirer. Ce n’est pas le Général qui m’avait retiré du gouvernement. C’est dû à la volonté de certains politiciens.

AFRICAGUINEE.COM: Est-ce qu’il y a une chose que vous regrettez aujourd’hui M. Cherif ? Il s’agit notamment de certains de vos propos au lendemain des évènements du 28 septembre !

IDRISSA CHERIF:
Effectivement, je pense qu’il y a eu pas mal d’incompréhension. J’ai toujours dit que si nous remontons un peu au moment des évènements, parmi toute l’opposition j’avais un ami, un ami très intime à moi, qui est Cellou Dalein. C’est pourquoi vous n’avez jamais entendu des propos venant de moi sur Cellou Dalein. J’ai été celui qui a organisé la première rencontre entre lui et le président Dadis. Je suis aussi celui qui l’a conduit à Ouagadougou pour aller voir Dadis. Je pense que les gens n’avaient pas bien compris ce que j’avais dis. J’ai dis qu’il y a eu pire que ça ailleurs, mais les gens se sont assis, ils ont discuté, ils ont trouvé la solution aux problèmes. Ce n’est pas la fin du monde ! C’est vrai qu’il y a eu des morts, c’est regrettable, mais il faut qu’on ait le courage de s’assoir et discuter. C’est à travers cette voie seulement qu’on pourra trouver la solution.

AFRICAGUINEE.COM: Mais vous étiez de ceux aussi qui encourageaient le CNDD à rester au pouvoir…

IDRISSA CHERIF:
Vous savez que je ne suis arrivé qu’en novembre comme ministre de la communication. Déjà, il y avait beaucoup d’autres qui étaient en avance devant M. Cherif. Je n’étais pas la plaque tournante de ce processus. Quand les gens partaient en France pour faire la propagande du CNDD est-ce que j’ y étais ? Quand ils partaient aux Etats-Unis ou en Suisse, est-ce que j’y étais ? Moi j’étais à Conakry moi. Comment on peut alors me dire que j’étais celui qui faisait la propagande ? On ne m’a jamais entendu tenir un discours pour dire qu’il faut que Dadis reste. Dadis est un ami, c’est un frère, mais cela ne signifie pas que je lui ai demandé de se présenter aux élections. J’ai toujours dit que c’était un homme d’honneur, il respectera sa parole, il va organiser les élections et qu’après ces élections il s’en ira.

AFRICAGUINEE.COM: Avez-vous quelques regrets ?

IDRISSA CHERIF:
Regretter ! C’est peut être trop dire. La seule chose que je regrette c’est le fait de n’avoir pas été bien compris par certaines personnes. On n’a pas eu le temps de s’assoir pour discuter. En Guinée, les gens n’aiment pas ceux qui disent la vérité. Ils aiment ceux qui disent oui, oui (…). Alors que moi j’ai dis ce que je pense. Que les gens m’en veuillent ou pas, je dirais ce que je pense. Ce n’est pas le premier chef d’Etat que j’ai côtoyé. J’ai été l’un des conseillers de feu Général Lansana Conté (ancien président guinéen, Ndlr), je suis resté pendant longtemps dans l’entourage de ce dernier. Aucun guinéen ne me connaissait en ce moment, alors que j’étais plus actif qu’au temps de Dadis. Même les Fodé Bangoura (actuel ministre conseiller à la présidence de la république, Ndlr), on travaillait ensemble, Cellou Dalein (ancien premier ministre et leader de l’Union des Forces Démocratiques de Guinée, parti d’opposition, Ndlr), je l’ai connu dans le bureau du président, c’est le Général Lansana Conté qui me l’a présenté.
Quand ils ont dit par exemple que personne ne doit aller voir les corps (à l’occasion des évènements du 28 septembre 2009, Ndlr), je suis venu dire au président que si on ne se reproche de rien, pourquoi empêcher les journalistes d’aller voir les corps à l’hôpital ? La plupart des membres du gouvernement étaient opposés à mes idées. Finalement, le président a dit qu’il est d’accord avec moi et qu’il ne se reproche de rien. Ceux qui se reprochent de quelque chose iront se justifier. Il a tout de suite donné des instructions pour que Papa Koly (ancien ministre de l’environnement, Ndlr) et moi partions à l’hôpital pour conduire les journalistes. Quand on a voulu empêcher les journalistes de rentrer à la morgue, j’ai appelé tout de suite le président du conseil national de la communication pour lui dire que les journalistes doivent avoir une autorisation pour aller où ils veulent.

AFRICAGUINEE.COM: Comment avez-vous vécu les évènements du 28 septembre ?

IDRISSA CHERIF:
C’était dur quand même (…). C’était un lundi, et on venait juste de rentrer de notre tournée au foutah. Nous sommes rentrés à Conakry le dimanche vers 4h du matin. Vers 5h je suis allé déposer le ministre Sidiki Konaté qui était venu de la Côte d’Ivoire pour nous apporter leur soutien. Vers 15h c’est le téléphone qui me réveille. C’était les journalistes de médias étrangers qui m’appelaient pour me dire qu’ils souhaiteraient parler avec un ministre. Moi je n’étais pas ministre en ce moment, j’étais conseiller en communication du président de la république. J’ai directement appelé Tibou Kamara qui était ministre de la communication, je lui ai demandé ce qui se passait. Il m’a dit qu’il était avec le Général (Sékouba Konaté, ancien président de la transition, Ndlr), je lui ai dis que des journalistes cherchaient à le joindre, il a dit d’accord, de le rappeler dans 20 minutes. Les journalistes ont rappelé mais le téléphone de Tibou était finalement fermé. J’ai ensuite joint Isto Keira (ancien ministre, Ndlr) pour lui demander de répondre aux journalistes, il m’a dit qu’il ne parle pas, que c’est Tibou qui doit le faire. Voilà où j’ai pris mes responsabilités. J’ai essayé de me renseigner. Je suis sorti de l’hôtel, j’ai vu que ma propre garde n’était pas là. Ils avaient déjà pris mon aide de camp pour aller l’enfermer à Koundara (camp militaire, Ndlr). Mon propre chauffeur n’était pas là. J’ai donc déplacé un taxi pour aller dans ma famille et essayé de me renseigner avec le téléphone. Je suis intervenu pour la première fois après sur les ondes d’une radio étrangère aux environs de 18h30. J’ai dit que la marche était interdite, j’ai dit aussi que je ne pouvais pas confirmer qu’il y a eu des morts ou pas. Si des gens ont marché et qu’il y a eu des bavures sur le terrain, je pense qu’ils devaient faire de la retenue. Je suis allé voir le président après, il était presque en larme, je lui ai demandé ce qui se passait, il n’arrivait même pas à s’exprimer normalement.

AFRICAGUINEE.COM: Est-ce que vous êtes de ceux qui pensent que le Capitaine Dadis Camara n’y est pour rien dans ces massacres du 28 septembre ?

IDRISSA CHERIF:
Je ne crois pas ! Jusqu’au jour d’aujourd’hui, je puisse vous garantir que Dadis ne peut pas donner un ordre pour aller tuer quelqu’un. Ça je suis formel la dessus. S’il y a un coupable, c’est tout le monde. Dadis n’est pas le seul responsable. Tous les membres du gouvernement sont coupables.

AFRICAGUINEE.COM: Selon vous pourquoi ?

IDRISSA CHERIF:
C’est une équipe qui était là. La responsabilité morale incombe à Dadis, parce que si après les évènements, il avait pris ses responsabilités, en arrêtant ceux qu’il fallait arrêter, je pense qu’on ne serait pas là aujourd’hui. S’il m’avait suivi, on ne serait pas là aujourd’hui.

AFRICAGUINEE.COM: Quels sont ceux qu’il fallait arrêter selon vous ?

IDRISSA CHERIF:
Ce sont les Toumba (ancien aide de camp du président Dadis, Ndlr) qu’il fallait arrêter. Le Général (Sékouba Konaté, Ndlr) avait demandé à ce qu’on arrête Toumba. Le président Dadis cherchait la légitimité puisqu’on avait déjà mis la commission d’enquête nationale en place. Il était lui-même à la recherche de la vérité. Il ne voulait pas faire du tord à des pauvres. Si je dis d’arrêter certaines personnes, les gens vont faire des règlements de compte. Vous voyez le cas actuel de l’attaque du domicile du président Alpha Condé. Il y a plein d’innocents qu’on a arrêtés. Même s’il y a peut-être des gens qui ont pensé à une attaque, mais d’autres personnes ne sont pas liées à ça.

AFRICAGUINEE.COM: Quels sont ces gens par exemple ?

IDRISSA CHERIF:
Non je ne sais pas (…).

AFRICAGUINEE.COM: Comment pouvez-vous déduire alors qu’il y a des innocents dans cette affaire ?

IDRISSA CHERIF:
Oui parce qu’on parle de quelqu’un qui était à la présidence la bas, qui a travaillé le même jour, et qui se retrouve en prison. Il y a un colonel aussi du nom de Barry, dont le chef est venu témoigner pour dire qu’il devait changer un démarreur, mais qu’il n’a pas fait. Tous ces gens sont des innocents.

AFRICAGUINEE.COM: Vous êtes éloigné de votre pays certes, mais quelle est aujourd’hui votre vision sur la Guinée ?

IDRISSA CHERIF:
D’abord moi-même je suis victime. Quand on est victime, c’est souvent des douleurs qu’on a dans le cœur. Il y a des gens qui étaient au pouvoir au temps de Sékou Touré, ils ont fait 25 ans dans le régime de Conté aussi, ils sont restés dans l’anonymat parce qu’ils n’ont plus eu de promotion, compte tenu de leur passé. Au jour d’aujourd’hui, ces hommes ont refait surface, ils reviennent avec les mêmes stratégies parce que c’est ce qu’ils ont appris toute leur vie. Ils ne se sont pas tropicalisés à la situation actuelle.

AFRICAGUINEE.COM: Vous ĂŞtes victime de quoi M. Cherif ?

IDRISSA CHERIF:
D’abord de mes droits, je n’ai plus ma liberté la bas. Le premier droit de l’Homme c’est la liberté.

AFRICAGUINEE.COM: Êtes-vous persécuté à Conakry ?

IDRISSA CHERIF:
Je ne peux pas aller à Conakry puisqu’à deux reprises j’ai été recalé à l’aéroport. J’étais en partance pour Abidjan quand on m’a bloqué à l’aéroport. On était obligé de me donner un laisser passer spécial pour que je puisse sortir. Une deuxième fois encore, je devais cette fois ci aller chercher ma famille en Côte d’Ivoire, ils m’ont encore bloqué à l’aéroport, ils m’ont retiré tous mes documents. Le président Alpha Condé qui avait donné ces instructions avant de partir en France.

AFRICAGUINEE.COM: Selon vous, pourquoi seriez-vous visé ?

IDRISSA CHERIF:
Je ne sais pas, on ne m’a jamais dit pourquoi. Vous voyez que mon véhicule m’a été retiré. Un véhicule qui porte mon nom (il exhibe certains documents, Ndlr). Je considère cela comme étant du vol, parce que les gens ont tous ces documents. Ce n’est pas un véhicule qui a été reformé, je l’ai moi-même choisi.
A l’heure actuelle, il faut reconnaître que Alpha a complètement échoué. Il a échoué sur tous les plans. Il n’y a aucun plan. Je me dis que lui-même est perturbé par la situation. Ça le dépasse. S’il avait écouté les conseils, il aurait compris qu’il fallait nécessairement passer par la réconciliation. Il est venu, il a brandit le changement. Comment voulez-vous changer quelque chose alors que les gens ne sont pas réconciliés ? J’ai aussi compris que c’est un monsieur qui est venu au pouvoir sans avoir un programme sur lequel il devait se baser pour travailler. Imaginez le nombre de personnes qui ont été incarcérés depuis qu’il est arrivé au pouvoir. Vous marchez on vous arrête, vous écrivez on vous arrête, vous parlez on vous arrête, vous n’êtes pas d’accord avec lui on vous arrête. Il a raté sur tous les plans. Politiquement, socialement, économiquement, il a tout raté.

AFRICAGUINEE.COM: Votre dernier mot !

IDRISSA CHERIF:
Je pense que nous devons être forts. Les guinéens ont trop souffert et on continue encore à souffrir. Si nous restons les bras croisés, ça sera comme ceux qui disent “Je suis le seigneur et vous êtes les esclaves, acceptez d’être esclaves parce que demain c’est vous qui serez les maîtres“.

Interview réalisée par SOUARE Mamadou Hassimiou
Depuis Addis-Abeba
Pour Africaguinee.com

  Rubrique: Interview  date: 03-Jun-2013 ŕ 11:16:10  Partager:   :

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