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Hadja André Touré, veuve du président Ahmed Sékou Touré:" Ne falsifions pas notre histoire"
[IMG1]La Guinée célèbre ce jeudi le cinquantenaire de son indépendance.Hadja André Touré, veuve du président Sékou Touré revient sur les premières heures de la jeune république, des révélations inédites sur son mari , ainsi que sur des évènements qui ont marqué l'histoire de la Guinée notamment l'agression du 22 novembre 1970.Exclusif!!!
Guinéenews© : Nous sommes dans la célébration de l’an cinquante de l’indépendance de la Guinée. Que signifie pour vous cet anniversaire en tant que militante de l’indépendance de la Guinée en 1958 ?
Hadja Andrée Touré : D’abord, je remercie Dieu de m’avoir donne la vie et la chance pour pouvoir assister à cette fête. Pour moi, cette fête a une grande signification. Malheureusement, beaucoup de ceux qui se sont battus pour que l’acquisition de cette indépendance soit une réalité, dont mon défunt mari ne sont pas entre nous aujourd’hui. Donc, si j’ai la chance et le privilège d’être en vie et d’avoir une certaine santé, je ne peux que remercie Dieu pour cela. Je vous dirai que je suis très heureuse que cela se passe parce qu’il n’est pas donné à tout le monde de vivre ces moments historiques. Il y aura certainement d’autres anniversaires, peut-être qu’on fêtera un jour les 100 ans de l’indépendance, mais nous serons très loin dans l’au-delà . Alors, encore une fois, je suis très heureuse d’être en vie et en bonne santé pour vivre l’an cinquante de l’indépendance de la République de Guinée.
Quel bilan faites-vous de la première République depuis le vote du Non au référendum gaulliste du 28 septembre 1958?
Cette indépendance a été acquise de haute lutte par nos dirigeants d’alors ; parce qu’il fallait d’abord préparer et motiver le peuple qui était prêt à aller à l’indépendance.
Dieu merci, nous avons réussi, parce que si nous n’avions pas réussi, nous serions encore aujourd’hui une colonie française, peut-être sous une autre appellation. Vous savez les Antilles françaises aujourd’hui sont des départements français. C’est le parlement antillais qui a voté pour que cela soit ; et ce parlement a été à majorité métropolitaine. Mais ils n’ont jamais pu se retirer de cela. Aujourd’hui, ils sont des départements d’Outre mer de la France. Je ne sais pas quelle appellation on aurait donné à la Guinée actuelle.
Donc, pour moi, le bilan est très positif parce qu’avec le vote négatif de la Guinée, cela a permis de libérer les autres États africains qui étaient des colonies françaises. Le président Sékou Touré à l’époque a dit : « L’histoire ne retiendra pas un jour que la France généreuse a offert l’indépendance sur un plateau d’argent et que tous les pays colonisés ont dit non, nous préférons être des colonies françaises au lieu d’être indépendants. Moi, je prends l’indépendance au nom de la Guinée et de l’Afrique ». C’est ainsi que nous sommes allés à l’indépendance.
Pourquoi y avait-il une répétition de complots sous la première République ? Ces complots étaient-ils fondés ?
Vous savez, cela est tout à fait logique, c’est de bonne guerre. Je peux dire que la Guinée a mis le pied dans le plat, parce que le vote négatif de la Guinée a privé la France non seulement de la Guinée, mais aussi des autres pays africains. Donc, cela a été très amèrement ressenti par l’impérialisme français. Le général Charles De Gaulle aurait dit : « Sékou Touré, je le veux à plat ventre. Et il faut tout faire pour dévaliser ce jeune Etat ». On a commencé par monsieur Messmer qui a écrit dans ses livres ‘’Après tant de combat’’ et ‘’Les Blancs s’en vont’’, comme pour saboter la Guinée. Il était un haut commissaire de la France à Dakar. Il a fait parvenir un bâteau et des parachutistes français par avion pour que le jour du référendum, le 28 septembre, pendant que le peuple allait voter dans l’ordre et la discipline, (car l’ordre leur avait été donné d’éviter tout débordement, donc chacun devait voter et rentrer chez soi) il avait profité de cela pour vider les caisses de la banque centrale de Guinée. Car la Guinée venait de recevoir des billets CFA dont ils géraient tout. Il les a pris pour les mettre dans le bâteau et les a fait rapatrier sur Dakar.
Alors, voyez-vous un État qui débute avec zéro franc, c’était pour nous mettre en retard. C’est vous dire que les complots ont commencé le jour même du référendum. Cette lutte, nous l’avons vécue tous les temps. Et même jusqu’aujourd’hui, elle continue sous une autre forme. Le peuple de Guinée comprendra qu’on pourra se ressaisir un jour. Donc, les complots ont commencé dès les premières années de l’indépendance de la Guinée. Eux qui organisaient, ils ont écrit. Il faut reconnaître que le blanc a quand même cette culture, quand il fait une chose, il le reconnaît après.
Nous sommes toujours victimes, même quand on fait une chose, nous nous gênons, c’est parce qu’on a menti. C’est ce qui est déplorable. Messmer a écrit que le premier complot qui a été ourdi, a permis à Jacques Focart de s’appuyer sur l’ethnie peulh dont certains ont toujours été en désaccord avec le président Sékou Touré pour ourdir ce complot. [IMG2]Mais Sékou Touré en a eu vent, et le complot n’a pas marché. Mais il faut reconnaître que ce n’était pas toute l’ethnie peulh qui était contre Sékou Touré, il y avait des gens qui étaient dans ça et qui continuent malheureusement jusqu’ici à faire ce jeu. Le meilleur ami de mon mari, Saïfoulaye Diallo, était un Peulh. Ils se sont connus très tôt lorsqu’ils travaillaient ensemble au trésor. Ils avaient le même idéal. Saïfoulaye était un homme extraordinaire, plein de convictions, fidèle à son idéal. Ils ont passé toute leur vie ensemble. Saïfoulaye était un militant sincère du PDG-RDA depuis sa création. Il était tellement engagé qu’il fut muté au Niger où on affectait tous les fonctionnaires engagés de l’époque. Arrivé là -bas, il a intégré le PDG-RDA qui était un parti panafricain. Il y a milité également. Il fut encore muté en Haute-Volta (l’actuel Burkina Faso), mais il est resté inchangé. Et il a encore milité pour le parti dans ce pays. Quelques années après, il est rentré au pays à cause de problèmes de santé. C’est lui Saïfoulaye, mon mari et Lansana Béavogui qui ont été présentés par le PDG-RDA pour être les trois députés guinéens à l’assemblée nationale française.
Nous avons toujours vécu dans ces complots, mais la voix du plus fort est toujours la meilleure. Ce sont eux qui ont encore dit : « Oh ! Sékou Touré est devenu fou. Il invente des complots dès qu’il y a des difficultés. Il ne veut pas de cadres, de directeurs, il est contre tout le monde. Il assassine tous ceux qui peuvent nuire à son prestige ». Mais la réalité est que nous avons vécu dans le complot permanant. Et je vous dirai même que quelques temps avant sa mort en 1984, pendant qu’on préparait le sommet de l’OUA, il y a eu des mercenaires qui ont été introduits en Guinée. Certains sont passés par la Haute Guinée, d’autres par Boké. Certains ont été arrêtés et emprisonnés. Pendant leur emprisonnement, c’est l’avènement des militaires qui les a libérés. Tous ceux-ci avaient fait des dépositions. Au dernier moment, l’impérialisme français qui voulait coûte que coûte abattre Sékou Touré comme ils ont vu qu’ils échouaient toujours, leur projet était d’assassiner un chef d’Etat africain pendant le sommet et accuser Sékou Touré. Pour eux, les gens auraient aussitôt sursauté pour dire comme il voulait tuer tout le monde, ça peut-être vrai. Le président Sékou Touré était très conscient. C’est pourquoi la cité des Nations a été construite pour recevoir les chefs d’Etat. En plus, il a fait construire quelques villas à Bellevue où certains chefs d’Etat qui étaient visés devaient habiter avec une sécurité renforcée. Alors, c’est ce que nous avons vécu durant la première république. Mais le peuple était toujours informé, car on ne vivait pas dans l’opacité. Chaque fois qu’il y avait quelque chose, comme le parti était bien structuré, le président convoquait des meetings pour expliquer depuis la base jusqu’au sommet. Donc, tout le monde était informé de tout ce qui se passait.
Comment ceux qui étaient accusés de complots étaient-ils jugés ?
Écoutez ! Sous la première république, le régime était populaire. On a estimé que c’est le peuple qui avait été attaqué. Le 22 novembre 1970, le jour de l’agression, dans la nuit du mois de ramadan à 2 heures du matin, les mercenaires avaient débarqué avec plus de 360 tués à Conakry. On ne parle jamais de ceux-là . Pourtant, ils sont victimes aussi. Il y a des cadavres qui sont restés deux jours, on ne pouvait pas les prendre à cause de la lutte. Le camp Boiro qui a été pris par les mercenaires a été délivré par la milice de l'université de Conakry qui s'est mobilisée avec des armes en main pour délivrer ce camp de la garde républicaine. Car à cette époque, la jeunesse faisait sa formation. Le jeune soldat qui était à la porte ce jour, les mercenaires l’ont éventré. Ces mercenaires étaient composés d’Européens, d’autres Africains et de Guinéens. Certains ont été arrêtés et ont fait des dépositions. Les Nations Unies Guinée à cette époque étaient venus déposés ce qu’ils ont vécu. On est allé jusqu’à dire que l’agression n’a pas eu lieu ; que c’était de l’imaginaire. Le président Sékou Touré même a dit que ‘’l’histoire n’est pas une course de vitesse, mais une course de fond. Le mensonge a beau être grand, mais il finira par se détruire, et la vérité finira toujours par triompher un jour'. Alors, il est très important que vous les jeunes qui n’ont pas vécu ces temps sachiez ce qui s’est réellement passé.
Pourquoi le nom de Mamadou Boiro a été donné au camp de la garde républicaine de la Camayenne ?
Mamadou Boiro est encore un martyr. Il était un jeune policier qui était dans l’exercice de sa fonction. Il avait été mandaté pour convoyer des parachutistes mutins de Labé pour Conakry. On ne savait pas que c’était un complot à l’époque. Une fois à Labé, il devait convoyer ces parachutistes à Conakry. Pendant que l’avion était en haute altitude, ils l’ont largué au sol. Et il en est mort. Ceux dont les parents ont accompli cette forfaiture se disent aujourd’hui victimes. Les enfants et la femme de Boiro vivent encore.
Ne sont-ils pas des victimes ? Après avoir largué Mamadou Boiro, ces mutins ont voulu détourner l’avion vers la Côte-d’ivoire. C’est le lieu de rendre un hommage appuyé à nos pilotes qui ont été formidables. Ils ont reçu toute sorte de menaces dans l’avion.
Comme ils ont changé de cap, les pilotes ont remarqué un village où il y avait une grande place pour atterrir. Ils ont dit aux mutins que l’avion n’a plus de carburant, et qu’il faut atterrir en toute urgence, sinon l’avion va s’éclater. Pendant ce temps, les pilotes avaient eu le temps de prévenir les autorités de Kankan. En atterrissant, ils ont été reçus par la population de Maléya dans Siguiri qui les a mis en état d’arrestation. C’est ainsi qu’on les a convoyés vers Conakry. Au cours des enquêtes, on a compris qu’ils étaient des comploteurs. Donc pour honorer cet homme qui a perdu sa vie dans l’avion, le camp de la garde républicaine de la Camayenne où les comploteurs étaient internés, a été baptisé camp Mamadou Boiro.
Vous parlez justement de victimes. Aujourd’hui, l’association des Victimes du camp Boiro réclame la vérité et la justice. Qu’en pensez-vous ?
Ils ont raison de réclamer la vérité et la justice. Même nous, nous souhaitons que la vérité soit entièrement dite ; parce qu'une chose est certaine, il s'est passé des choses très graves dans ce pays. Et ceux qui se disent victimes, il faut qu'ils sachent qu'un enfant n'est pas responsable des actes de son père. On subit, mais on en n'est pas responsable. Il y a eu beaucoup de victimes dans ce pays, parce que pendant l'agression de 1970, il y a eu plus de 360 morts qui sont restés deux jours dans la rue parce qu'on ne pouvait pas les prendre à cause des mercenaires. Ceux-ci sont des victimes. Leurs enfants sont vivants. Mais on ne parle jamais de ça. On parle de ceux dont les parents ont eu une certaine participation à tous ces événements. Les faits ont été reconnus par leurs parents et les sanctions ont été prises. Je pense que les enfants doivent comprendre qu'ils ne sont pas responsables des actes de leurs pères. C'est très douloureux d'avoir une telle charge à supporter. Je comprends cela parfaitement. Alors, s'ils veulent la justice, je trouve que c’est tout à fait normal. Mais la vérité se dira et tout va éclater. Peut-être qu'il y a des choses qu'ils ignorent, ils pourront les apprendre ce jour. Et cela est très souhaitable pour le peuple de Guinée. Je pense que c'est le peuple de Guinée qui a été victime par son choix historique qu'elle a eu à faire en prenant l'indépendance. Car ce choix avait mis à libérer les territoires coloniaux français. Si la Guinée n'avait pas pris l'indépendance, nous aurions été peut-être libres sous une autre forme. Ce choix de la Guinée a poussé les autres peuples à demander à leurs leaders pourquoi la Guinée est indépendante devant nous. C'est ce qui les a poussés et motivés.
Deux ans après, il y a eu une cascade d'indépendances proclamées, parce que la France même a su que cette brèche ouverte ne pouvait plus être colmatée. Alors, vraiment je respecte la douleur des uns et des autres. Nous aussi, nous avons subi beaucoup de pertes sur tous les plans. Mais il faut que nous soyons tous réalistes. Il s'est passé des choses tragiques dans ce pays, et il fallait vraiment que les autorités prennent leurs responsabilités pour éviter le chaos dans ce pays. S'il y avait eu le chaos qui avait été souhaité par des ennemis, il n'y aurait pas eu d'indépendance; et notre indépendance n'aurait même pas été reconnue.
Que pouvez-vous répondre à ceux qui soutiennent que le corps du président Sékou Touré n’a jamais été enterré en Guinée ?
C’est vraiment ridicule d’entendre dire cela. C’est absolument absurde, parce que je ne vois pas pourquoi le corps du président n’ait pas été enterré en Guinée. Sékou Touré s’est entièrement donné à son peuple. Tout ce qu’on voit aujourd’hui, on ne le vivait pas avant. Quelques fois, je me dis, ils ont été quand même stoïques pour pouvoir garder toute cette rancœur et de ne le faire sortir qu'après la mort de Sékou Touré.
Mon mari est mort aux États-unis à Cleveland. Les États-unis ne sont pas comme la Guinée. On ne fait pas de désordre là -bas. Comment peut-on subtiliser le corps de mon mari décédé aux Etats-Unis. Certains ont dit que c’était une poupée qui était dans la caisse. A Bamako, j’ai appris que s’étaient des cailloux qui étaient dans la caisse. Je me suis dit où peut-on prendre des cailloux à Cleveland pour les mettre dans le cercueil. C’est absolument ridicule. Lorsqu’il est décédé à Cleveland, son corps a été pris dans l’avion directement pour Conakry sans aucune escale. Le corps a même été convoyé par un membre du département américain. Pensez-vous que toutes ces hautes personnalités peuvent se déplacer pour une caisse vide ?[IMG3]
Quant aux funérailles, elles ont été grandioses. Le monde entier était là avec des chefs d’Etat, des rois, des premiers ministres, tout le monde politique de l’époque était présent à Conakry. Le vice-président des Etats-unis, Georges Bush père était venu assister aux funérailles. Vous pensez qu’ils peuvent se déplacer pour un cercueil vide ? Même si on ne l’avait pas voulu, on ne pouvait pas le faire sans qu’ils ne le sachent. La réalité est que le président a été enterré un vendredi. Ce vendredi, tous les pays arabes dont la Mecque ont fait une prière spéciale pour les morts à la mémoire du président Sékou Touré. On dit qu’à la Mecque, on ne prie que quand le corps est là , mais c’était un peu exceptionnel en faisant cette prière à la mémoire de Sékou Touré. Peut-être que cela a trompé les personnes mal intentionnées, car il y a eu tellement de contrevérités et de falsification de l’histoire guinéenne que même maintenant, rien ne nous surprend. Le corps est venu en Guinée, et la toilette funèbre a été faite par des oulémas marocains qui vivent toujours au Maroc, vous pouvez vous renseigner. C’est ici qu’ils ont fait cette toilette après laquelle ils ont appelé la famille pour les derniers adieux avant l’inhumation.
Quand les oulémas marocains ont fini la toilette funèbre, ils nous ont invités à venir voir le corps en nous disant qu’ils ne veulent pas voir de personne sale autour de lui. Quand nous sommes venus, nous n’étions pas nombreux, il y avait le ministre du Conseil islamique, mon beau-frère El Hadj Amara Touré, mon fils Mohamed et les deux belles-sœurs Hadja Nounkoumba et Hadja Ramata Touré. Après cette toilette, j’ai remercié les oulémas pour tout ce qu’ils ont fait. Je leur ai dit que chez nous, si on connaît quelqu’un qui vous fait la dernière toilette, on lui donne tout son héritage. Je leur ai dit, nous n’avons rien à vous donner, seulement nous vous remercions. En réponse, ils m’ont dit madame ne nous remercie pas, nous ne faisons que notre travail. Mais seulement, ce que nous avons vu sur le corps de votre mari, il est rare de le voir sur le corps d’une personne. Ils m’ont dit que quand ils ont fait les ablutions, le président Sékou Touré a eu un sourire. Ils ont dit qu’il est très rare de voir cela pendant la toilette funèbre.
Mais après l’inhumation, toute notre famille a été emprisonnée. Je n’ai même pas eu la chance de voir la tombe de mon mari, j’ai fait quatre ans en prison de Kindia avec mon fils Mohamed et Aminata qui n'a fait qu'une année. A notre sortie, j’ai eu la chance une seule fois de me recueillir sur la tombe de mon mari avant notre départ pour le Maroc sur invitation du roi Hassan II.
Ensuite, je l’ai fait aussi quand je suis revenue en 1997 pour les funérailles de ma mère et en 2000 lorsque j’étais venue pour le centième anniversaire de la mort de l’Almamy Samory Touré. Comme je suis restée un peu plus longtemps en Guinée, mes frères et mes sœurs m’ont demandé de rester désormais ici parce que je suis l’aînée, ma place est là . Un 9 février, je suis allée au mausolée pour faire des prières sur la tombe de M’Balia Camara. Après je suis allée sur la tombe de mon mari. Il y avait un ami qui avait mis des grillages autour de la tombe. Comme c’était poussiéreux, j’ai décidé de nettoyer. J’ai aperçu un linge blanc sur la tombe. J’étais curieuse de savoir pourquoi on met ce linge-là ici. Mais finalement, je me suis dit comme il aimait le linge blanc, peut-être c’est pour cette raison qu’on l’a mis sur sa tombe. J’ai eu la curiosité de soulever le linge, soudain, c’est le cercueil que je vois. Je me suis dit après dix sept ans de sa mort, la tombe du président Sékou Touré est toujours ouverte. C’est la première fois que j’en parle, car je n’en avais jamais parlé. Quand je l’ai constaté, j’ai failli tomber à la renverse, il a fallu que je m’accroche au grillage. J’étais seule ce jour là , sinon d’habitude je me faisais accompagner de mes sœurs. Quand je suis rentrée à la maison, je l’ai expliqué à ma sœur et je lui ai dit que je ne peux dormir avec ce que j’ai vu. J’ai été voir la secrétaire du président Hadja Aye Bobo Barry qui s’est toujours occupée de la tombe. C’est elle qui est passée par plusieurs méthodes pour cacher ce vide, parce qu’après l’inhumation, il y avait des couronnes de fleurs qui cachaient le cercueil. C’est ainsi qu’elle a mis le linge blanc pour cacher ce vide. Aussitôt, je lui ai dit : que dois-je faire pour fermer la tombe ? Elle était aussi embarrassée en me disant d’informer le gouvernement. Je lui ai dit de rédiger une lettre pour le gouvernorat. Mais comme j’ai vu que ça traînait, j’ai pris mes responsabilités pour refermer la tombe de mon mari. Je lui ai dit, si on doit me mettre encore en prison pour ça, je suis prête à y aller, parce que je ne parvenais plus à dormir la nuit. Car dès que je fermais les yeux, je ne voyais que la tombe ouverte. Je me suis dit qu’est-ce que cette tombe a fait pour mériter tout cela. Donc, j’ai pris la responsabilité et j’ai fermé la tombe de mon mari. C’est moi qui ai fermé la tombe comme elle existe aujourd’hui. Et depuis que je suis là , je m’occupe de là -bas. Donc, c’est moi qui m’occupe de l’entretien du mausolée.
Cette ouverture de la tombe dont vous parlez était-elle une ouverture artificielle ?
Non, on n'avait pas fermé la tombe. A la mort de mon mari, le roi Hassan II m’avait promis qu’il allait ériger un mausolée. Je pense bien que c’est pour cela qu’on ne l’avait pas fermée. Le corps n’a pas été déplacé, parce que pour le faire, on aurait dû déplacer le cercueil sans l’arranger.
Après le décès du président Sékou Touré, quelle a été l’attitude du Comité militaire de redressement national (CMRN) envers sa famille?
Après le décès de mon mari, nous avions été mis en prison à Kindia. Mon fils Mohamed et moi avions fait quatre ans par rapport à ma fille Aminata qui n’a fait qu’une année.
Mais, je vous dis une chose, ce qui m’a fait beaucoup de peine, c'est de m'emprisonner après le décès du président Sékou Touré ; parce que mon mari est décédé un vendredi, le vendredi suivant, il a été enterré. La semaine suivante, le samedi précisément, toute la famille a été emprisonnée, c’est-à -dire mes belles-sœurs, mes beaux-frères, mes frères, mes enfants et moi, sans oublier les membres du gouvernement, nous avions été arrêtés et emprisonnés. Donc, je n’ai pas eu le temps d’aller voir la tombe de mon mari. Je suis restée quatre ans en prison à Kindia. Mais quand nous étions sortis de la prison, nous étions en résidence surveillée.
Moi, j’étais assignée à Macenta dans ma famille maternelle. Je n’avais pas le droit de me déplacer sans autorisation. Mon fils Mohamed était assigné à Faranah dans sa famille paternelle. Il n’avait pas non plus le droit de se mouvoir sans autorisation. Donc, nous n’avions même pas de contact entre nous parce qu’à l’époque, il n’y avait pas de téléphone portable comme aujourd’hui. Lorsque ma fille Aminata a appris cela, elle a vu le roi Hassan II pour lui dire ma mère est sortie de la prison, mais elle est toujours en résidence surveillée avec mon frère. C’est ainsi que le roi a fait des démarches pour nous faire sortir de la Guinée. On nous a libérés le 1er janvier 1988, le 14 mars de la même année, nous avons pris l’avion pour le Maroc où j’ai été invitée par le roi Hassan II pour aller me faire soigner. Avant notre voyage, je n’ai eu la chance de voir la tombe de mon mari qu’une seule fois.
Que sont devenus vos enfants, notamment Mohamed et Aminata Touré ?
Nos enfants sont encore malheureusement à l’extérieur. Ma fille Aminata est sortie de la prison avant nous parce qu’elle n’a fait qu’une année avant qu’on ne la libère. Après, elle est allée au Maroc où le roi Hassan II l’a reçue dans sa famille. Elle y vit toujours. Lorsque mon fils Mohamed et moi avions été sortis de la prison, nous avons été reçus par sa majesté. Après le président Houphouët Boigny nous a invités en Côte-d’ivoire où j’ai vécu longtemps. Un jour, je lui ai dit que ma préoccupation était que mon fils aille faire son troisième cycle si c’était possible. Car mon souci était d’éloigner Mohamed de ce contexte. C’est ainsi qu’il lui a donné une bourse d’étude pour les Etats-Unis où il vit toujours avec sa famille qu’il a fondée là -bas. De temps en temps, ils viennent tous en Guinée. Donc, le pont n’est pas du tout coupé entre nous. Même l’année dernière, deux de mes petits-enfants étaient venus passer leurs vacances auprès de moi. Je vous affirme qu’ils ont aimé la Guinée, car ils se sont beaucoup plu ici. L’aîné a même demandé à sa mère s’il peut venir faire ses études en Guinée. Mais on lui a dit calme-toi d’abord. (Rires)
La résidence des Cases de la Bellevue serait rétrocédée à la famille Touré. Confirmez-vous la nouvelle ?
Non, jusqu’à preuve du contraire. La villa de la Bellevue ne nous a pas encore été rétrocédée. J’ai fait des démarches personnelles. Mes enfants Mohamed et Aminata ont écrit et ont fait des démarches, mais nous n’avons pas encore eu gain de cause. Et jusqu’aujourd’hui, on ne nous a pas encore rendu cette villa. Les cases de la Bellevue, c’était la propriété privée du président Sékou Touré. Quand il était maire de la ville de Conakry dans les années 50, il a acheté ce terrain qui était un dépotoir d’ordures. Après l’achat, il l’a fait construire. Depuis la fin des travaux, il en a fait une résidence pour les hôtes de passage.
Le premier hôte qu’il a reçu là -bas fut le président Houphouet Boigny lorsqu’il était venu en visite en 1962. Avec l’agression de 1970, les mercenaires, qui croyaient que le président était dans cette résidence, l’ont sauvagement bombardée. Or, le président Sékou Touré n’a jamais passé une nuit là -bas. Il y venait le soir pour se détendre et recevoir des hôtes, mais il ne dormait jamais là -bas. Heureusement qu’il n’y avait personne le jour de l’agression. C’est la maison qui a été abîmée. Beaucoup d’amis qui avaient appris que la maison du président a été détruite, se sont portés volontaires pour la reconstruire. Mais mon mari n’a jamais accepté. Il leur a dit qu’il va lui-même reconstruire quand il aura les moyens. La première fois, cette maison a été construite par l’architecte français Monsieur Duproux. La deuxième construction a été faite par l’architecte guinéen Solo Traoré. Après cette deuxième construction, le premier hôte à y passer la nuit fut M. McNamara de la Banque mondiale. Il était tellement impressionné par l’architecture qu’il a demandé à voir l’architecte en question. Nous avons fait venir Solo Traoré. Voilà , comment la case de Bellevue a été construite. Et jusqu’à présent, elle n’est pas encore rétrocédée à la famille Touré, contrairement à ce que vous pensez.
Hadja, peut-on avoir une idée de la fortune et de l'héritage de votre défunt mari ?
Je crois que son héritage est ce qu'il a laissé au peuple de Guinée. Aujourd’hui, j'écoute la radio et je vois tellement de contestations, de passion et de haine, mais Dieu merci, le président Sékou Touré a beaucoup parlé et il a fait également beaucoup d'écrits. Son héritage politique, c'est ce qu'il a laissé à ce peuple. Nous savions qu'il ne laissait rien, parce qu'il n'a rien voulu pour lui ni pour sa famille. Mais cela ne nous dérange pas du tout. Je crois que comme on le dit, le temps est le juge de l'histoire. Tout sera éclairci un jour. Aujourd'hui, c'est des passions qui mènent, mais ces passions vont être dépassées. Et le peuple de Guinée fera la part des choses.
Le club ‘’Ahmed Sékou Touré’’ parle souvent de falsification de l’histoire de l’indépendance de Guinée dans ses conférences-débats, en tant que compagne de Sékou Touré, pensez-vous que cela est une réalité ?
Ecoutez ! C’est une réalité qui crève les yeux, parce que tout ce que nous entendons aujourd’hui, c’est de la pure falsification. Parfois, quand j’entends certaines choses, je me demande si je ne suis pas en train de rêver. L’histoire de l’indépendance est tellement falsifiée qu’on se retrouve dans une situation terrible aujourd’hui. C’est vraiment dommage ! Car c’est la nouvelle génération qu’on est en train de tromper. Ceux qui ont participé à cette histoire, beaucoup d’entre eux vivent encore. Ils racontent à leurs enfants ce qui s’est réellement passé. Et les jeunes veulent savoir et comprendre leur histoire. Moi, je reçois pas mal de jeunes qui viennent me demander beaucoup de choses. Et quand on leur raconte certaines histoires, ils n’en reviennent pas. Cela retarde un pays. Assumons notre histoire, car nous avons une histoire glorieuse parce qu’étant les pionniers de l’indépendance africaine.
En guise de falsification de l’histoire, je prends la fête du 27 août. Lors de la célébration de cette fête, au moment où on faisait tellement de tapage sur cette fête, une radio privée est venue m’interviewer. Ils m’ont dit que c’est le 27 août qui a libéré la Guinée. Je leur ai dit que c’est vraiment dommage d’entendre cela.
Je leur ai dit que ce qui doit faire notre fierté, on ne parle jamais de ça. C’était à l’approche du 25 août où la Guinée a dit devant le général De Gaulle, nous voterons non au référendum. Et la Guinée a effectivement voté non. Cette brèche ouverte n’a jamais été colmatée. Finalement, tous les autres États sont entrés dans la brèche-là pour réclamer leur indépendance, parce que même quand les dirigeants ne voulaient pas, le peuple l’exigeait.
Nous Guinéens, au lieu d’être fiers de ça, nous sommes là à raconter autre chose. J’ai dit à cette radio ce jour-la que le 27 août est un non-événement, car c’est un petit mouvement qui a éclaté. Aujourd’hui, il se passe des choses beaucoup plus graves que ça. Donc, si on doit fêter tout ça, on ne finira pas de fêter en Guinée. Nous avons eu notre héroïne M’Balia Camara qui a été assassinée par les mains d’un chef-tyran qui lui a donné un coup de poignard pendant qu’elle était en grossesse avancée de huit mois. Même l’enfant a eu le coup de poignard dans le ventre de sa mère. Et il est mort-né à cause de la blessure. C’est ainsi que la première république avait retenu cette date comme fête nationale des femmes pour rendre hommage à M’Balia Camara. On se réunissait chaque année pour faire le bilan de toutes les activités faites au cours de l’année et entreprendre d’autres projets. Aujourd’hui, M’Balia est complètement ignorée. Mais elle a des descendants qui sont toujours là . Ils viennent souvent me voir à la maison. Et même tout récemment, il y a eu un de ses petits-fils qui est venu me voir. Ne falsifions pas notre histoire, ça y va de notre intérêt. Je salue vraiment la création du club Ahmed Sékou Touré, car il est en train de faire un travail scientifique. Et je trouve cela très important pour la compréhension de l’histoire guinéenne par la nouvelle génération.
Nous, nous racontons parce que nous avions vécu les faits, mais eux, c’est avec des documents scientifiques. Bientôt, ce club va encore organiser des conférences-débats à partir du mois d’octobre jusqu’au mois de novembre.
Votre dernier message aux Guinéens ?
Je voudrais dire au peuple de Guinée que je lui souhaite beaucoup de bonheur pour qu’il connaisse la paix et la concorde. Qu’on se donne la main. Le président Sékou Touré, tout ce qu’il a voulu, c’était pour le peuple, il se disait être devant le peuple, au milieu du peuple et derrière le peuple. Ceux qui ont vécu cette époque savent comment le peuple était traité. Quand on lui demandait s’il avait peur, il répondait ainsi : « J’ai peur de deux choses, Dieu et mon peuple. » Il a eu à dire aussi quand il y avait des manifestations : « Le peuple est là joyeux, les gens dansent, chantent, rient, mais moi j’ai peur ».
Donc, je voudrais que ce peuple connaisse la joie dans la liberté. Que ce pays qui est immensément riche, que les richesses reviennent à ceux qui en ont droit, c’est-à -dire le peuple de Guinée, car c’est notre propriété. Mais nous assistons aujourd’hui au pillage systématique de ces richesses. Je souhaite que cela cesse pour que le peuple connaisse maintenant la paix et la liberté.
Interview réalisée par Boua Kouyaté à Conakry
Source:Guineenews
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  Rubrique: Interview  date: 02-Oct-2008 à 01:29:55  Partager:   :  |
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