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L'ancien ministre de la justice, Alsény Réné Gomez: " Je suis pour la démarche légaliste du pouvoir"
[IMG1]L'ancien ministre guinéen de la justice, Alsény Réné Gomez, suit de près l'actualité politique en Guinée. Dans cet entretien exclusif qu'il nous a accordé lors de son séjour à Genève, Alsény Réné Gomez l'homme politique, nous parle de ses ambitions, sans oublier le récit émouvant de son incarcération sous le régime de Sékou Touré. Un témoignage qu'il a mis sur papier dans son ouvrage "Camp Boiro:parler ou périr". Exclusif!!!
Africaguinee.com: Bonjour M.Gomez.Peut-on savoir les raisons de votre visite à Genève ?
Alsény Réné Gomez : Bonjour. Eh bien, ce sont nos compatriotes qui sont à Lausanne qui ont décidé d’organiser une journée culturelle le 16 août. Il y a un peu plus d’un mois, qu’ils m’ont invité à venir contribuer à l’organisation de cette journée et j’ai donné mon accord. Et c’est pour ça que je suis à Genève.
Notre pays vient d’organiser les journées nationales sur le dialogue en Guinée. Que pensez-vous de cette initiative du gouvernement d'Ahmed Tidiane Souaré ?
Je pense que c’est une excellente chose. La preuve, dans mon livre qui est sorti il y a déjà un an, dans la conclusion j’aboutissais à ça, c'est-à -dire que dans notre pays, le dialogue est une nécessité. Donc, j’adhère à cette initiative.
Au cours de ces journées, des voix notamment syndicales ont demandé la révision de la constitution et ont invité la Cour suprême ainsi que l’Assemblée nationale, de constater la vacance du pouvoir. En tant qu’ancien ministre de la justice et proche collaborateur du Président Lansana Conté, pensez-vous que le chef de l’Etat n’est plus apte à diriger ce pays ?
D’abord, je tiens premièrement à préciser que nous sommes dans un Etat de droit. Un Etat démocratique où le citoyen, les partis politiques, chacun a le droit d’avoir une position. Deuxièmement, étant dans un Etat de droit, je pense qu’il faut respecter les textes en vigueur. Si on estime que ces textes ne sont plus valables, on les modifie par les voies réglementaires. Mais en attendant, il faut les appliquer. Cela veut dire que dans les textes fondamentaux guinéens, il est bien prévu une procédure de destitution(Ndlr: du Président de la République), mais il y a des structures qui sont prévues pour cela. Il y a l’Assemblée nationale et la Cour suprême. Donc, s’ils estiment que le moment est venu d’agir, c’est à eux de prendre cette décision. Les citoyens, c’est leur droit d’exprimer ce qu’ils veulent exprimer, mais il y a les institutions qui sont habilitées à prendre les décisions qu’il faut. Donc, moi je m’en remet aux textes en vigueur et aux institutions qui sont en place.
Jusqu’en 2007, vous étiez ministre de la justice, vous avez eu à travailler étroitement avec le Président Conté. A cause de la maladie du chef de l’Etat, pouvez-vous nous confirmer qu’il n’est plus capable de diriger le pays ?
Premièrement, en tant que ministre de la justice,je n’avais pas de contact particulier avec le Président de la République. J’étais membre du gouvernement et je travaillais au sein du gouvernement. Deuxièmement, n’importe quel citoyen, qu’il soit ministre ou non peut avoir une appréciation sur le travail ou la santé du chef de l’Etat. Mais je le dis encore, il faudrait que nous apprenions dans ce pays à respecter les textes en vigueur. Si les textes ou les hommes que nous avons mis n’assument pas leurs fonctions, en ce moment, il y a les élections. Par exemple, si l’Assemblée nationale est défaillante, aux prochaines élections, les citoyens guinéens vont mettre en place une nouvelle majorité qui va certainement prendre d’autres dispositions. Je suis pour la démarche légaliste du pouvoir. Ce n’est pas un problème de personne, c’est un problème de structures et de textes qu’il faut appliquer.
Vous avez publié récemment un ouvrage qui s’intitule « Boiro:Parler ou périr ».Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre ?
Bien de gens de ma génération ont connu le camp Boiro de nom, mais tant qu’on est pas enfermé à l’intérieur de ce camp, on ne pouvait pas imaginer ce qui s’y passait. Et puisqu’en 1971, j’ai été arrêté et j’ai fait huit ans dans ce camp,je me suis rendu compte que ce qui se passait là bas, était en violation flagrante des droits humains. Je me suis rendu compte que le Guinéen du dehors, en liberté ne pouvait pas imaginer ce qui se passait au camp Boiro. Donc, j’ai décidé que si je sortais vivant de ce camp, j’allais fidèlement rapporter ce que j’ai vu et vécu dans ce camp. C'est ce que j’ai fait parce que j’estime que tout guinéen de l’époque ou de maintenant a le droit de savoir ce qui s’est passé et comment ce camp là fonctionnait.
Dans ce livre, le lecteur constate que vous parlez plus de vos compagnons d’infortune que de vous-même. Est-ce dû à un sentiment de culpabilité d’être un rescapé du camp Boiro par rapport à vos compagnons d’infortune qui ont péri dans ce camp ?[IMG2]
Bon, j’estime que j’ai une part de responsabilité vis-à -vis de mes compagnons qui ne sont pas sortis de ce camp. Quand je suis en Guinée, je rencontre tous les jours des veuves, des enfants de mes compagnons. C’est donc un devoir envers eux et vis-à -vis de tout le peuple de Guinée. Ce n’est pas parce que je suis moins innocent que ceux qui sont morts que je suis sorti, je pense que c’est Dieu qui en a décidé ainsi. Par conséquent, je pense que j’ai un devoir de restituer et de défendre la mémoire de ceux qui ne sont pas là aujourd'hui. C’est pour ça je me suis dis qu’il faut que je témoigne. Car je suis convaincu que je suis innocent tout comme ceux qui ne sont pas sortis de ce camp. Et ce, jusqu’à ce qu’on nous donne les preuves de notre culpabilité. Pour moi, il y a que des racontars, parce que pour arrêter quelqu’un et dire qu’il a fait un complot pour assassiner le chef de l’Etat, il faut des preuves. Mais jusqu’à présent aussi bien à l’interrogatoire que dans les tomes qui ont été publiés, il n’y a pas de preuve pour dire que tel ou tel a été un comploteur. Et c’est ce que j’ai voulu dénoncer.
Certains observateurs craignent justement un phénomène de victimisation après les évènements de janvier et février 2007 dans notre pays. Pensez-vous qu’il faut réhabiliter toutes les victimes des violations de droits de l’Homme commises sous la première république et sous le régime du Président Conté ?
Les droits d’un individu sont des droits fondamentaux. Quelque soit le régime. Donc, quand ils sont violés que ce soit pendant la première république ou pendant la deuxième république, il faut dénoncer, il faut condamner! Pour moi, ce que j’ai vécu il y a un an ou deux, s’il y a eu violations des droits de l’Homme, je pense qu’il faut dénoncer. Quand j’étais ministre de la justice, j’ai mis en place une commission d’enquête. Il y avait même des locaux et les commissions avaient commencé à se réunir. J’ai regretté qu’après le changement de gouvernement qu’on ait pas été loin. Parce que quatorze mois après, la commission est au point où je l’ai laissée. Donc, c’est pour vous dire que j’avais la conviction qu’il fallait faire des enquêtes pour voir s’il y a eu violations des droits humains et je pense qu’il y a en a eu et savoir qui sont les responsables de ces violations et les traduire en justice. C’était ma conviction.
Et vous pensez que ces enquêtes sur les évènements de janvier et février 2007 allaient aboutir, puisque certains observateurs pensent que les ordres venaient de certaines autorités haut placées ?
Bon, cela n’a rien à voir car en principe une justice est indépendante. Vous avez vu sur le plan international aujourd’hui, des dirigeants comme Jean-Pierre Bemba de la RDC et dernièrement, le dirigeant serbe Radovan Karadjic sont poursuivis par la justice. La fonction n’a rien à voir ; à partir du moment où vous êtes accusé de crimes graves, surtout concernant les violations des droits humains, qu’on mette en place une structure d’enquêtes, je pense qu’il faut donner les moyens nécessaires pour garantir l’indépendance de cette structure et qu’elle puisse travailler sans entrave.
Vous êtes ici à Genève, qui abrite de nombreuses institutions dont le Haut commissariat aux droits de l’Homme. En tant qu’ancien ministre de la justice et initiateur de la commission d’enquête sur les évènements de janvier et février 2007, envisagez-vous de saisir la justice internationale ?
A l’époque , j’avais reçu en tant que ministre de la justice, des représentants de la commission qui était venus de Genève. Quand j’étais ministre de l’intérieur, je suis venu à Genève pour rencontrer le responsable du Haut commissariat aux droits de l’Homme. Mais aujourd’hui, je suis un simple citoyen, je suis venu pour un travail bien déterminé. Je ne peux pas saisir une institution aujourd’hui et parler au nom de la Guinée. Je n’ai aucun mandat pour cela. Je suis ici donc pour parler de mon livre que je pense intéresse mes concitoyens qui m’ont invité à cette journée culturelle.
Beaucoup de Guinéens vous soupçonnent d’être lié à la mal gouvernance et à la corruption du régime Conté. Qu’en pensez-vous ?
Vous savez c’est tellement facile d’accuser les gens. Moi, je suis rentré en Guinée le 4 novembre 1964, un mois après j’étais à l’aviation civile. J’ai toujours occupé des fonctions de responsabilité en Guinée. J’ai été près de sept ans Directeur général de l’aviation civile. Quand j’ai été libéré , le 13 mai 1979 et quand le régime a changé le 3 avril 1984, j’ai été nommé ambassadeur au Liberia pendant trois ans. J’ai été ministre secrétaire général à la présidence, ministre de l’intérieur et de la sécurité et ministre de la justice. Je défie quiconque, guinéen ou pas qui a travaillé avec moi ou pas de démontrer ou de donner un début de preuve mal gouvernance en ce qui concerne les postes que j’ai occupé. Et ça je le dis de vive voix et je mets quiconque au défi. Car malheureusement aujourd'hui, on dit n’importe quoi. C’est ça le problème en Guinée. Il ne faut pas faire l’amalgame. S’il y a des gens qui sont impliqués dans la mal gouvernance, si nous ne faisons pas confiance aux structures dans notre pays, nous pouvons faire venir des gens de l’extérieur pour faire l’état des lieux de ce qui s’est passé depuis 1958. En ce moment, on verra qui a bien travaillé ou pas. C’est la même chose lorsqu’on dit qu’il faut enlever tous les membres du gouvernement, c’est pas normal. Il y avait dans ce gouvernement qui était là que depuis trois mois, quels reproches on peut faire à ceux- là ? On nous dit qu’il faut partir parce que vous êtes des anciens. Je pense qu’on doit cesser cela. Il faut juger les gens selon leur travail avec des preuves à l’appui. Lorsque quelqu’un est fautif avec des preuves à l’appui, il faut le punir. Mais dire que dans la mal gouvernance tout le monde est impliqué, ce n’est pas vrai !
Mais, lorsque vous étiez ministre de l’intérieur et de la sécurité en 1993, certains observateurs internationaux ont dénoncé certaines irrégularités lors de ces élections présidentielles. Que répondez-vous à ces accusations ?
Je tiens à préciser qu’à ma connaissance, il n’ y a pas eu d’observateurs internationaux qui ont intervenu dans ce sens. Des partis politiques et des candidats oui! Et ça, je trouve que c’est normal qu’après des élections qu’il y ait des contestations, même en Europe. Mais encore faut-il que ces contestations soit vérifiées et justifiées. Concernant les élections de 1993, ce sont les candidats de l’opposition qui ont donné l’occasion d’invalider leurs votes. Lorsque dans un territoire comme la préfecture de Siguiri, les gens viennent et ils disent que nous sommes pour tel candidat et on a pas besoin d’isoloirs; les électeurs ont mis leurs bulletins par terre. Or, la loi stipule que le vote est secret. Alors, ce vote on doit l’annuler ou pas ? Voilà donc le fond du problème! On ne peut donc pas valider ce vote. Mais les gens ne disent jamais cela. Avant que ces votes ne soient invalidés, j’ai convoqué à Conakry, les responsables de Siguiri, ils étaient surpris quand je leur ai montré les preuves, car ils ignoraient que j’avais des observateurs qui filmaient et photographiaient(Nldr:le déroulement du vote). Donc, voilà les raisons, que ces gens là protestent, c’est leur droit mais qu’ils sachent que ce sont eux qui ont contribué à l’annulation de ce vote à Siguiri. Ce n’est pas moi .
Plus proche de nous, les élections législatives dans notre pays, c’est pour bientôt. Doit-on s’attendre à un retour de M.Gomez sur la scène politique guinéenne ?
Non! Je pense que j’ai fait ce que je dois faire pour notre pays. Je pense qu’il faut donner la chance aux autres de donner leur contribution pour la marche de ce pays. Aujourd’hui, je pense que mon rôle, avec le recul, c’est de voir comment je peux contribuer à améliorer les structures dans notre pays. Je prépare cela dans un deuxième livre. Car, la Guinée a évolué, les Guinéens aussi. Tout comme le monde a évolué. Je pense qu’aujourd’hui il faut revoir les textes fondamentaux de notre pays avec un autre regard. C’est donc cette réflexion qui me préoccupe aujourd’hui. Ce n’est pas un poste de responsabilité. Si aujourd’hui, on me propose un poste de responsabilité, je vous assure que je le déclinerai parce que je pense que je peux servir mon pays autrement.
Le mot de la fin pour les lecteurs d’Africaguinee.com…
Je voudrais d’abord vous féliciter. J’ai appris que nos compatriotes à Genève, sont entrain de s’organiser et je trouve ça très bien. Ensuite, le fait de m’avoir invité, cela prouve que nos compatriotes s’intéressent à ce qui se passe chez nous, ce qui est écrit sur la Guinée. Donc, nous faire venir, nous qui sommes dans le pays pour venir discuter avec vous qui résidez ici. Je trouve que c’est très enrichissant des deux côtés. Je suis vraiment satisfait d’être ici à Genève. Je suis déjà venu ici à plusieurs reprises, mais cette fois-ci c’est sur invitation de nos compatriotes de Lausanne. Et c’est quelque chose que j’apprécie. Et je dis que je suis toujours disponible, chaque fois qu’on aura besoin de mon avis ou de discuter de tous les problèmes guinéens, je suis disponible et sans tabou.
Propos recueillis par Mamadou Kaba Souaré
et Abdoul Ghoudoussi Baldé
Depuis Genève pour Africaguinee.com
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  Rubrique: Interview  date: 23-Aug-2008 à 00:14:20  Partager:   :  |
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