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Tierno Monénembo, écrivain guinéen: ''Lansana Kouyaté a piétiné la feuille de route en permanence! I
[IMG1]Face à la crise politico-économique qui frappe la Guinée, l'écrivain Tierno Monénembo sort de son silence. Mauvaise gestion du pays, querelles politiques entre la présidence et la primature, le bilan du gouvernement Kouyaté, sans oublier le rôle des hommes de culture etc., rien échappe à l'auteur des "crapaud-brousses" qui nous livre sa vision de la Guinée. Nous l'avons rencontré à Genève, à l'occasion du salon international du livre et de la presse qui s'est tenu du 30 avril au 4 mai 2008 dans la cité de Calvin. Exclusif sur Africaguinee.com!!!
Africaguinee.com: Bonjour M. Monénembo. Peut-on savoir les raisons de votre visite à Genève ?
Tierno Monénembo :On m’a invité à participer au salon international du livre et de la presse qui se tient actuellement à Genève. Vous savez depuis quelques années, il existe à l’intérieur du salon du livre de Genève, un salon consacré à la littérature africaine. Je suis donc venu présenter mon dernier roman qui est sorti il y a quelques jours qui s’intitule « Le roi de Kahel » qui est l’histoire d’Olivier de Sanderval que tous les Guinéens connaissent un peu, ne serait–ce que de nom.
Pouvez-vous nous dire un mot sur ce roman…
C’est l’histoire d’Olivier de Sanderval, qui est un personnage que tous les Guinéens connaissent plus ou moins, tout en le connaissant très mal y compris moi-même. C’est le professeur Djibril Tamsir Niane qui m’a dit que c’est un vrai personnage de roman, intéressez vous à lui et écrivez un roman là -dessus. J’ai accepté et c’est ainsi que j’ai commencé à faire mes recherches. J’ai cherché des documents sur Sanderval notamment à Conakry, mais il n’y en avait pas. Je me suis alors tourné vers le net. J’ai vu un monsieur nommé Bruno Olivier de Sanderval qui est conseiller général de calvados, à Caen, la ville où j’habite. Je lui ai donc écrit et il se trouve que ce monsieur est le petit-fils d’Olivier de Sanderval qui m’a donné toute la documentation qui m’a permis d’écrire ce roman. J’ai découvert un être humain absolument fabuleux. Il faut savoir qu’Olivier de Sanderval, c’est l’homme qui a inventé la roue à rayons de la bicyclette, c’est lui qui a construit la première usine de bicyclettes au monde. C’est la famille d’Olivier de Sanderval qui a créé les premières industries chimiques lyonnaises. Il a été maire de la commune de Mayenne(Ndlr:située en région Pays de la Loire) et ami de Léon Gambetta (Ndlr:homme politique français de la fin du XIXème siècle). On lui a même proposé le poste de ministre en France qu’il a refusé. Il a construit plein d’usines chimiques en Europe notamment en Espagne, Islande, Suède. Mais surtout, Olivier de Sanderval, c’est l’un des fondateurs de Conakry ! Il faut savoir qu’il a décroché deux terrains à Conakry: le premier, c’est là que se trouve l’actuelle Présidence de la République. Le second, c’est là où se trouve le Musée national qui était en fait son ancienne maison qui a été reconstruite à plusieurs reprises. Sa cuisine est toujours là en face de la petite case au Musée national à Conakry.
Justement, en lisant votre roman, on a l’impression que le héros, Olivier de Sanderval avait des ambitions politiques en Guinée. Qu’en- est-il exactement ?
L’ambition d’Olivier de Sanderval, et c’est pour cela qu’il est intéressant pour un romancier, c’était de se créer une colonie personnelle. Il n’a pas été envoyé par la France, il est parti de lui-même. C’est d’ailleurs la France qui l’a chassé de la Guinée. Il est rentré en conflit avec les colonisateurs notamment avec Bayol et Noël Ballay qui était le gouverneur de la Guinée (Ndlr: appelée à l’époque les « rivières du sud »). Il était venu se créer un royaume ; son fantasme était de créer un royaume africain peuplé de noirs et de blancs dont il serait le roi et qui serait organisé autour d’un grand chemin de fer. Il voulait faire du Foutah Djallon sa base, créer une ligne de chemin de fer depuis le Foutah jusqu’au bord de l’océan indien et aligner des tribus africaines le long de la ligne de chemin de fer. Tous ces gens seraient ses sujets. Il voulait construire des usines, une économie moderne. C’est donc des fantasmes vraiment hallucinants. ça n’a rien à voir avec la colonisation classique qui est géopolitique, rationnelle. Ici, il s’agit de fantasmes d’un individu qui le rendent intéressant pour un romancier.
En tant qu’écrivain phare de la littérature africaine contemporaine, quel regard portez-vous sur la culture guinéenne notamment sa littérature ?
La culture guinéenne est prodigieuse de par son héritage. Nous héritons des principaux courants historiques et culturels qui ont fait le prestige et la grandeur de l’Afrique de l’ouest. L’empire du Mali est né chez nous, l’empire du Foutah Djallon etc. Nous sommes les héritiers de Kaya Maghan et tant d’autres. Nous aurions dû être le centre de l’Afrique de l’ouest à travers nos héritages.
Malheureusement, il y a eu un problème de création, de formation en Guinée. La culture guinéenne dans tous les domaines est devenue une culture un peu paresseuse qui crée peu de choses. On se suffit de l’héritage. C’est le cas de la musique où les chanteurs reprennent les titres de nos ancêtres sans créer grand-chose. Je n’ai pas grand-chose à reprocher aux écrivains car ils ont grandi dans un contexte extrêmement difficile. Au temps de Sékou Touré, il était pratiquement impossible d’écrire ; c’était même interdit. Sékou Touré était le seul écrivain du pays. Donc on attend que les livres se remettent dans les rayons, que le débat rude soit naturel en Guinée. Les grands écrivains viendront, nous nous sommes là pour défricher le terrain pour la jeune génération. Mais je pense que le grand livre guinéen est à venir. Ce sont les jeunes d’aujourd’hui qui écriront la grande littérature guinéenne.[IMG2]
Quels genres de problèmes rencontrez-vous actuellement en Guinée ?
La lecture n’est pas une habitude chez nous. Depuis l’indépendance en 1958, la littérature n’est pas très développée en Guinée. On a privilégié la musique, qui célèbre le dictateur en place. La plupart de nos musiques chantent le nom du tyran pour avoir une montre, 1000 ou 2000 francs. Ce qui fait que les africains ont passé leur vie à danser sur des musiques de ceux qui ont assassiné leurs propres peuples. On chante Sékou Touré, on chante Eyadéma, on chante Bokassa. C’est quelque chose d’ahurissant. C’est comme si en Europe on chantait Hitler ou Mussolini, ce qui est interdit. Et c’est terrible! Il faut maintenant qu’on ait une culture de création, une culture de réflexion qui amène les gens à réfléchir pour qu’ils ne soient pas des automates, des esclaves culturels aux mains d’un dictateur.
Parlant de politique, le gouvernement guinéen organise à la mi- juin un forum des Guinéens de l’étranger à Conakry. Quelle est votre opinion sur ce forum ?
C’est une excellente initiative qui vient tard malheureusement. On aurait dû organiser ce forum, depuis le jour de la mort de Sékou Touré! Créer un Guinéen de l’intérieur et un Guinéen de l’extérieur n’a pas de sens. Il ne faut pas ajouter une « 25ème ethnie » à la Guinée, c’est inutile. Nous sommes tous des Guinéens, nous devons tout faire, malgré ce passé catastrophique de notre pays, nous tourner vers le pardon et la réconciliation nationale. Il faut qu’on puisse recommencer une nouvelle vie en Guinée. Cela ne se fera pas dans la division. Il faut qu’on réapprenne à se parler, mais à se parler franchement. Il y a eu trop de causeries dans ce pays, on ne peut pas s’entendre sur le mensonge, il faut qu’on éclaircisse notre mémoire, il faut qu’on fasse la réconciliation sur la base de la vérité historique et de la justice. Une fois que c’est fait, le pardon viendra naturellement. Nous sommes des gens de tolérance. Toutes les ethnies guinéennes sont des ethnies de tolérance et d’ouverture. Le jour où les hommes politiques réapprendront la tolérance, elle sera toute naturelle en Guinée et on s’entendra tous !
A l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de la Guinée, le 2 octobre prochain, le gouvernement de Lansana Kouyaté vient de créer une commission « Dialogue et réconciliation » sur l’initiative des victimes des régimes politiques depuis notre indépendance. Que pensez-vous de cette commission ?
(Il est surpris). Et bien c’est vous qui m’apprenez cette nouvelle. Je suis heureux de l’apprendre car je l’ai toujours souhaité. Si cette commission fait son travail alors nous allons reconstruire la Guinée de manière nouvelle. Il faut donc réhabiliter les victimes du camp boiro, c’est inévitable. Parce que ces gens n’ont même pas été jugés. Sékou Touré n’a même pas osé les présenter devant un tribunal. Cela veut dire qu’ils étaient innocents. Ils ont été torturés dans des cabines téléphoniques pour enregistrer de fausses dépositions qu’on a diffusées à minuit ou 3 heures du matin sur les ondes de la radio nationale. C’est de la barbarie, la clandestinité. Il faut les réhabiliter. Une fois la réhabilitation faite, tout est possible; ensuite, on reconnaîtra Sékou Touré comme symbole de l’indépendance guinéenne et on passe à un autre chapitre.
La Guinée est paralysée depuis un an par la crise qui oppose la primature et la présidence. Quel regard portez-vous sur les relations entre le Président Conté et le Premier ministre Lansana Kouyaté ?
C’est une crise superficielle. Une crise entre mafias. Les mafias font des crises tant que leurs intérêts sont divergents. Malheureusement, les mafias s’entendent très vite dès que leurs intérêts sont plus ou moins communs. Je pense qu’aujourd’hui nous allons vers une coalition Lansana Conté-Lansana Kouyaté. Au lieu d’avoir un Lansana, nous aurons deux Lansana, c'est-à -dire à la fois la peste et le choléra!(sic!). Il ne faut pas que les Guinéens laissent leur destin entre les mains de ces gens là ; il faut que les Guinéens prennent leur destin en main. La Guinée appartient au peuple de Guinée, il n’appartient ni à un parti politique, ni à un individu. La Guinée n’appartient pas ni à Sékou Touré, ni à Lansana Conté, ni à Lansana Kouyaté, ni à Thierno Monénembo ou quelqu’un d’autre. Il faut que le peuple de Guinée reprenne le pays dans ses mains, c’est son bien à lui seul et son destin. Il faut donc songer à l’avenir sur la base du peuple de Guinée et non sur la base d’un individu ou d’un parti politique. Personne n’est importante, seule la Guinée est importante.
Quel bilan faites-vous du gouvernement de Lansana Kouyaté ?
Le Premier ministre Lansana Kouyaté a été nommé sur la base d’une ovation populaire. Il a eu les moyens de faire des choses extraordinaires parce qu’il est venu par la volonté populaire. Mais il est plus décevant que tous nos hommes politiques qui se sont succédés en Guinée. Parce que lui, il avait les moyens de changer radicalement les choses. Or, dans une première étape, il s’est mis à draguer le Président Conté au lieu de se tourner vers les syndicats et la société civile pour travailler avec eux. Lansana Kouyaté a piétiné la feuille de route en permanence! Il n’a appliqué aucune résolution de la feuille de route. Ensuite, il a voulu concurrencer le Président Conté, pratiquement en voulant le supplanter en tant que Président de la République! Ensuite, il a des affinités internationales, extrêmement dangereuses. On ne peut pas être ami de Kadhafi, d’Eyadéma ou de Bongo et être rassurant pour le devenir d’un pays africain. On a vu Charles Taylor au Liberia. Ce qui est très inquiétant. Je pense que Lansana Kouyaté et son gouvernement sont une catastrophe.(sic!)
Le mot de la fin pour les lecteurs d’Africaguinee.com…
La presse guinéenne a fait un travail extraordinaire, dans des difficultés énormes. Parce que la démocratie guinéenne est beaucoup venue de la presse. On se souvient des écrits de Bâ Mamadou.(Ndlr: actuel Président d’honneur de l'Union des Forces Démocratiques de Guinée). Les journalistes font leur boulot, parfois au péril de leurs vies. C’est vraiment un travail patriotique qui leur sera reconnu tôt ou tard. La presse en ligne est à ses débuts. Malheureusement, elle n’est pas organisée. Il y a trop de confusions. Ce qui n’est pas si mal, car certains se défoulent sur le net. Les Guinéens ont besoin de se défouler car on a été opprimés pendant longtemps. Le Guinéen est entrain d’apprendre à s’exprimer et c’est normal. Donc ça viendra doucement. Il serait bien que les sites guinéens professionnalisent leur travail, qu’on forme les journalistes en ligne et qu’on sélectionne les papiers qui sont publiés. Il ne faut pas laisser n’importe quel papier sortir sur le net sans apporter des corrections. Il y a souvent trop de fautes de style ou d’orthographe, des informations non fondées, des rumeurs qui créent la confusion. Or, en Guinée, je pense qu’il y a déjà trop de rumeurs. Il est temps qu’on réapprenne la notion d’information, d’analyse de la réalité.
Nous avons traversé une histoire chaotique avec nos 50 ans d’indépendance. Ce sont des années terribles notamment au niveau humain. Il est temps de reconstruire l’homme guinéen qui a été fracassé par la barbarie politique et par la division artificielle. Il faut donc le reconstruire car sans l’homme guinéen, il n’y aura pas de développement économique, ni de développement social. La crise économique actuelle en Guinée est une conséquence, ce n’est pas une cause. C’est une crise humaine qui est à la source de tous les problèmes en Guinée. La Guinée n’a pas de vrais problèmes économiques. Le jour où on reconstruira le sens de la justice, le sens de la tolérance, le sens de la loi, le sens du travail, de la raison, ce jour là , la Guinée va fonctionner naturellement. Parce qu’on a tous les moyens pour le faire. On a des hommes compétents et nous avons une nature extrêmement généreuse. Il suffit qu’on se réorganise au minimum. Nous avons une chance extraordinaire : notre unité nationale n’est pas née des circonstances politiques, elle est née de l’Histoire. Chacune de nos ethnies est le produit de l’autre. Ce qui nous a permis de survivre aux « complots peuls » et au « Wo fatara », sinon on aurait sombré comme la Côte d’Ivoire ou le Kenya, le Liberia ou la Sierra Léone. En Guinée, la génétique et l’Histoire nous ont toujours rassemblés, malheureusement, la politique jusqu’aujourd’hui nous a toujours divisés. Il est temps donc que la politique contribue aussi à nous réunir.
Propos recueillis par Mamadou Kaba Souaré
et Abdoul Ghoudoussi Baldé
Pour Africaguinee.com |
  Rubrique: Interview  date: 17-May-2008 à 12:46:24  Partager:   :  |
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