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Grande Interview: "La diplomatie guinéenne doit opérer son changement...", assure l'ambassadeur Alha

CONAKRY-Nommé récemment au poste d'ambassadeur de la Guinée aux Emirats Arabes Unis par le président Alpha Condé, M.Alhassane Souaré prône un changement au niveau de la diplomatie guinéenne.Avant de présenter ses lettres de créances, M.Souaré s'est entretenu avec nos confrères du "Jourguinee" pour parler de son parcours et ses ambitions à ce poste stratégique pour la coopération entre la Guinée et ce riche pays du golfe..
Le Jourguinee: Vous êtes nommé Ambassadeur de la Guinée aux Emirats Arabes Unis. Quels sont vos sentiments ?
S.E.M.Alhassane Souaré: Le premier est un sentiment de gratitude à l’endroit du Président de la République, le Pr Alpha Condé. Etre choisi pour représenter le Chef de l’Etat auprès d’un de ses homologues d’un autre pays, c’est quelque chose qui gratifie à la fois de l’honneur et de la distinction aussi. Perfectionniste par nature, je ressens certainement un immense défi à travers ma nomination, laquelle fouette mon envie de tout faire pour produire les résultats qui sont attendus de moi. Avec l’aide de Dieu, je suis déterminé à m’investir à fond pour qu’il en soit ainsi. Dans la nouvelle tâche qui m’attend, je serai constamment porté par les ailes de la grande confiance que le Président de la République a bien voulu placer en moi. Il m’a dit, lorsque je suis allé le voir avec l’intention de le remercier, « sache que je t’ai nommé pour aller travailler pour la Guinée ». C’est ce à quoi je compte m’atteler avec hardiesse.
Vous allez représenter la Guinée dans ce pays. Quels sont les objectifs et les priorités que vous vous êtes fixé ?
Ecoutez, ma prise de fonction n’a pas encore eu lieu. Comme vous le savez, un ambassadeur n’entre en fonction qu’après la présentation de ses lettres de créances. Ce qui sera fait aussitôt que je rejoindrai mon poste. Naturellement je suis en train de me préparer à prendre mes fonctions à bras le corps. Je me documente sur le plan des priorités de notre Gouvernement car ce sont ces priorités qui doivent constituer le cadre de ma mission. Ainsi, je rassemble le maximum de documentation, notamment le Plan quinquennal, les projets prioritaires des départements ministériels, les textes statutaires et règlementaires des investissements, les lettres de politique sectorielle, etc. Aussi, j’essaie de connaitre les dossiers spécifiques relatifs à ma juridiction diplomatique et dont j’aurai à assurer le suivi. Ainsi, une fois arrivé sur les lieux, il va falloir également du côté des autorités Emiraties, voire quelles sont leurs priorités par rapport à la Guinée. Et les priorités que je dois me donner devraient être à l’intersection des celles des deux parties, la partie guinéenne et la partie émiratie. Il s’agit d’établir des relations d’amitié et de coopération mutuellement avantageuses, bâties autour des priorités identifiées. Croyez-moi, on peut d’ores-et-déjà certifier que le potentiel de coopération est très important.
Avez-vous déjà une idée du nombre de Guinéens qui vivent aux Emirats Arabes Unis ?
Disons, que j’ai eu à rencontrer un Guinéen qui fait office de représentant de la communauté guinéenne aux Emirats Arabes Unis. Naturellement, ce n’est pas officiel ce qu’il m’a dit parce que c’est dans un cadre informel que nous sommes rencontrés. Je lui ai posé la question sur l’importance de la communauté guinéenne. Il m’a dit qu’il y a environ quatre cent (400) personnes aux Emirats. Mon interlocuteur n’avait pas de données quant à l’importance de la communauté guinéenne au Qatar et au Bahreïn. Mais il faut savoir aussi que tous les jours il y a des dizaines de Guinéens qui transitent par Dubaï pour se rendre en Chine ou qui viennent aux Emirats juste pour des opérations commerciales ponctuelles et qui se retournent en Guinée. Je ne me suis pas encore fait une idée de l’importance de cette communauté guinéenne migrante.
Parlez-nous de votre parcours au sein de l’administration guinéenne
Mon parcours au sein de l’administration est relativement simple. En tant qu’Ingénieur électrotechnicien, j’ai d’abord produit et distribué de l’énergie à la société d’électricité guinéenne, en qualité de Directeur de la Production. C’est par là que j’ai commencé ma carrière après ma sortie de l’université. Ensuite, j’ai servi au ministère du Plan, au centre national d’informatique dont j’étais le directeur technique. C’est au cours de mon séjour dans ce ministère que j’ai préparé une maitrise en informatique en Belgique. Au plan, avec mes collaborateurs, nous avons été les précurseurs de l’introduction de l’informatique au sein de l’administration guinéenne. A titre d’exemple, nous avons sorti le premier état nominatif des salaires de l’Administration publique, y compris l’Armée. A l’époque, nous avons travaillé avec des machines qui, du point de vue des performances, pourraient être qualifiées de préhistoriques par rapport aux ordinateurs d’aujourd’hui. Après le Ministère du Plan, j’ai été amené à servir au sein d’une organisation internationale du nom de l’ISESCO (l’organisation islamique pour l’éducation, les sciences et la culture) dont le siège est à Rabat, Royaume du Maroc, où je suis resté une bonne partie de ma vie professionnelle. En 2004, j’ai rejoint notre pays au rang de conseiller au cabinet du premier ministre, c’était au temps de M. Lounceny Fall. De 2004 à 2011, j’ai été un conseiller de divers premiers ministres.
Quel souvenir particulier avez-vous de la primature durant toutes ces années ?
J’en ai plusieurs, mais je voudrais me situer dans la période des crises 2006, 2007, 2008 et 2009. Durant ces périodes là , j’étais aux côtés de Premiers Ministres qui se sont succédé dans la gestion desdites crises. Chacun à sa manière et dans ses contingences propres, les Premiers Ministres ont affiché de la détermination et de l’engagement face aux défis. C’est une période ou s’égrenaient à une forte cadence grèves, revendications catégorielles, mutineries militaires et policières. Les Premiers Ministres étaient alors condamnés à piloter les situations, les yeux rivés sur le guidon. Ils n’avaient pas toujours le temps de s’occuper de long terme ou des dimensions structurelles des problèmes. Le poids du quotidien était absolument prégnant. Il fallait éviter l’embrasement du pays. La leçon que je tire de cette tumultueuse expérience est qu’il est très important que les acteurs politiques et sociaux comprennent que la stabilité institutionnelle et sociale sont des facteurs absolument décisifs pour la paix et la quiétude sociales, mais aussi pour que l’Etat puisse imaginer et implémenter les plans de développement. Méfions-nous des perpétuels recommencements.
Entre 2004 et 2011, pratiquement sept ans. Vous, en tant que conseiller à la primature, vous avez connu une dizaine de premiers ministres. Qu’avez-vous tiré comme leçons ? Est-ce que le nombre de PM a impacté négativement sur le développement du pays ?
Je peux être d’avis avec vous que la multiplication des premiers ministres, à priori, ne parait pas être un avantage en soi dans la gestion d’une nation. Parce que les programmes de développement sont des programmes en général qui demandent du temps. Au minimum ils sont triennaux ou quinquennaux. Les plans eux-mêmes doivent être des segments opérationnels devant s’intégrer dans des visions à long terme. A cet égard, des premiers ministres qui ne durent que quelques mois, n’ont souvent même pas le temps de prendre la mesure des défis, encore moins celui de concevoir, d’organiser ou de mettre en œuvre une riposte conséquente et de produire des résultats significatifs. C’est cela l’inconvénient majeur que je vois dans la brièveté des mandats des Premiers Ministres.
Cependant, comme nous étions sous un régime présidentiel et que le Président de la République était le même durant la période visée, on pourrait espérer une relative continuité de l’action gouvernementale. A certains moment oui, mais malheureusement l’état de santé de notre Président (NDLR : Lansana Conté) qui a décliné vers la fin de sa vie, a donné l’impression que c’est à la primature que se jouaient les décisions fondamentales. Les fréquents changements de Premiers Ministres ont donc, inévitablement, entrainé des à -coups dans la continuité de l’action gouvernementale.
La question qui va gêner peut-être, est-ce que vous pensez aujourd’hui, vous-même que vous êtes premier ministrable après plusieurs années passées à la primature?
Votre question m’embarrasse, mais je vais vous répondre. Voyez-vous, je ne pense pas que c’est à un individu de se demander s’il est premier ministrable ou non. A la limite, un individu peut, de manière intrinsèque, réunir une somme de compétences, porter des vertus et des valeurs, démontrer certaines qualités psychologiques et humaines, posséder des qualités de leadership. Mais cela ne peut en aucune manière l’emmener à se proclamer Premier Ministre ou alors, de manière narcissique, se sentir en lui-même premier ministrable. Heureusement que les choses se passent autrement dans la réalité. Selon le régime politique en vigueur, représentatif ou présidentiel, seul le vote du peuple ou le choix du Président de la République peut faire qu’un individu soit premier ministrable. Alors, vous voyez, je ne peux donner de réponse à votre question, car, en Guinée, avec notre régime présidentiel, seul le Président de la République peut, en fonction de sa politique et de ses ambitions pour le pays, détecter ou déceler son premier ministrable.
Je veux dire au regard de l’expérience que vous avez eue avec tous les premiers ministres que vous avez connus, est-ce aujourd’hui, vous vous sentez apte à pouvoir faire mieux que certains premiers ministres ?
Faire mieux que certains d’entre eux, je ne peux pas l’affirmer. Parce que franchement, les circonstances de l’exercice du pouvoir sont des circonstances mouvantes. Les premiers ministres que j’ai eus à côtoyer ont tous montré beaucoup de détermination, de courage et d’envie d’être à la hauteur de la tâche. Mais ils ne pouvaient que compter avec les armes qui étaient à leur portée, dans les contingences économico politico sociales qui étaient les leurs, dans les circonstances internationales qui prévalaient. Vous savez, on ne peut être compétent de manière absolue ou être médiocre de manière absolue. Tout est question de rapport, celui de la pertinence et de l’adéquation des solutions qui sous-tendent l’effort que l’on déploie avec les exigences de la complexité et de l’environnement de la tâche à accomplir.
Cependant oui, j’ai tiré beaucoup d’expériences de la proximité des Premiers Ministres. Je reconnais que la tâche du premier ministre est une tâche difficile, la responsabilité immense. J’ai l’impression qu’il ne faut pas croire qu’un individu seul, fut-il Premier ministre, peut cristalliser en lui toutes les compétences et toutes les qualités qu’il faut pour être parfait. Je crois que c’est à travers la qualité de sa méthodologie de travail et de prise de décision qu’il faut chercher le bon premier ministre. Il est clair que dans le monde pluridisciplinaire d’aujourd’hui, un Premier Ministre ne peut valoir que par la qualité de son équipe. Il doit mettre un soin maximal à choisir ses collaborateurs. Ensuite il doit mettre en œuvre les techniques appropriées et bien connues de leadership pour en tirer le meilleur profit. Le miracle n’existe pas dans la recherche de l’efficacité
Alors, aujourd’hui, on peut dire pratiquement que vous avez travaillé dans l’ombre de ces premiers ministres. Le Président Alpha Condé vous a sorti de cette ombre. Peut-on parler de récompense des efforts fournis sans que quelqu’un ne s’en rende compte ?
Quelque part, je le perçois un peu comme ça. Mais je peux me tromper. Parce que dans le fond, vous avez raison de dire que j’étais un travailleur de l’ombre, sans fausse modestie, je veux même dire un gros travailleur de l’ombre. Dans la cuisine, les bons plats sortaient sans qu’on ne sache toujours d’où ils venaient. Mais je pense que l’Etat et son administration fonctionnent également comme çà . Il faut toujours des travailleurs de l’ombre qui sont efficaces pour qu’un résultat global perceptible puisse être produit. Je suis sûr que M. le Président ne m’a pas choisi au hasard, ni par hasard. Il a ses objectifs, ses critères et ses informations. Je le remercie pour m’avoir choisi et, comme vous le dites, sorti de l’ombre. Les innombrables marques de sympathies qui m’ont été exprimées à la suite de ma nomination me l’ont clairement démontré. Cette nomination m’a sorti de l’anonymat et m’a replacé, pour quelque temps tout au moins, à la lumière de l’actualité. Maintenant il reste le plus difficile. Il faut que je fasse mes preuves. Je sollicite l’aide d’Allah et de tous les amis, proches et responsables de tous ordres et de tous bords pour y parvenir.
Quelle perception avez-vous de la diplomatie guinéenne en tant qu’ambassadeur?
Je ne pourrai pas juger aujourd’hui la diplomatie guinéenne en tant qu’ambassadeur. Je ne me suis pas encore mis à la tâche. Cependant, comme de nombreux Guinéens, j’ai eu l’occasion de vivre à l’étranger, j’ai beaucoup voyagé, j’ai vu beaucoup de nos ambassades. La diplomatie guinéenne doit opérer son changement. C’est dans ce domaine d’ailleurs que le changement risque d’être assez douloureux parce qu’il doit être systématique et total. Notre diplomatie doit passer du stade de la nomination en vue de récompense, à un autre stade qui est celui de l’utilisation des ressources humaines nationales pour ouvrir notre pays à des nouvelles chances de développement. Cela demande de nouveaux critères de choix des diplomates, de nouveaux mécanismes rigoureux de suivi de la diplomatie et de nouveaux objectifs. Parce que pour combler notre retard, nous avons besoin de toutes sortes d’apports multiformes de notre diplomatie.
Votre dernier mot...
Je suis frappé par l’ambiance de pessimisme qui prévaut chez nous. Depuis que je suis revenu en Guinée, c’est cette ambiance de pessimisme qui m’a accueilli. Elle est prégnante et omniprésente. Je dirai même qu’elle est rampante. Je voudrai demander notamment à la jeunesse de modifier cette attitude. Vous savez, il y a ce qu’on appelle, dans le spiritualisme, la notion de pensée créatrice. Une société pessimiste court le risque quasi fatal de se créer des difficultés du fait de son propre pessimisme. Parce que, faut-il le savoir, la pensée est une grande force, contrairement à ce que l’on croit. Les pensées négatives ont la capacité d’actualiser dans le monde physique, des difficultés réelles et des obstacles matériels qui s’opposent à la progression normale de la vie. Plus on est pessimiste, plus on a des risques de trouver des difficultés devant soi. Cela est une chose.
La deuxième chose. Je peux expliquer ce pessimisme parce que la majorité de la population est jeune. Et qui dit jeunesse dit ambition, dit légitime impatience. Ainsi Dieu a-t-il créé l’homme. Quand la jeunesse ne trouve pas rapidement de solutions à ces problèmes, automatiquement, elle bloque quelque part et risque de verser dans le pessimisme. Mais si la jeunesse accepte d’observer un peu plus de patience, de s’accrocher à la perche de la qualité, du travail et de l’effort, l’ambiance de pessimisme sera rapidement remplacée par une atmosphère de créativité, d’efficacité, de paix et de réussite générale de la société. Parce que l’on ne peut rien obtenir sans travailler. Mais au sens où je l’entends, le travail passe nécessairement par l’inextinguible envie de maîtriser effectivement les savoirs, les savoirs faire et une ferme volonté de bien vivre chez soi dans la paix et l’harmonie avec tout le monde. La Guinée brillera de ses mille et un feux si les jeunes acceptent de s’éloigner des luttes intestines pour retrousser les manches, se mettre au travail et construire leur avenir dans un esprit de solidarité et de responsabilité. Les ainés doivent les y aider.
Interview réalisée par Amadou Kendessa Diallo(Lejourguinee) et Alpha Ousmane Souaré (Journaliste Free Lance) |
  Rubrique: Interview  date: 30-Mar-2012 à 12:11:28  Partager:   :  |
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