Dr Ousmane Doré plaint le sort de Kassory et cie : "Ça fait très mal de les voir en prison alors qu’ils n’ont pas été reconnus coupables…"

Interview
Dr Ousmane Doré, président du parti Mouvement National pour le Développement (MND)
Dr Ousmane Doré, président du parti Mouvement National pour le Développement (MND)

CONAKRY-En Guinée, plusieurs anciens hauts cadres du régime d’Alpha Condé, accusés de corruption et détournement de deniers publics sont incarcérés depuis huit mois. Cette longue détention provisoire de Dr Ibrahima Kassory Fofana, Amadou Damaro Camara, Mohamed Diané etc, interpelle Dr Ousmane Doré, président du parti Mouvement National pour le Développement (MND).

Saluant la volonté des autorités de la transition à moraliser la vie publique, il invite la Cour de Répression des Infractions Économiques et Financières (CRIEF) à diligenter leur procès. Dans cet entretien, Dr Doré aborde également le procès historique des auteurs présumés des exactions du 28 septembre 2009.

AFRICAGUINEE.COM : Comment observez-vous le procès en cours des auteurs présumés du massacre du 28 septembre 2009 ?

DR OUSMANE DORÉ : J’ai écrit un livre que j’ai intitulé ‘’ La Guinée à cœur’’. Dans cet ouvrage, j’ai consacré un chapitre à la corruption et l’impunité. Dans notre pays, l’impunité était devenue comme une forme de gouvernance. Et, c’était accepté. Sur le plan humain, vous êtes guinéens, des gens prennent des véhicules ici, ils violent toutes les règles et ils tuent. Puis, on prend des colas pour aller chez les parents des victimes pour demander pardon. Qu’est-ce qui garantit que celui qui a fait cet acte mortel ne va pas le répéter ? Rien. Cela parce que sur le plan de la superstructure, on a vu l’impunité érigée comme une forme de gouvernance.

Des crimes de sang, des crimes économiques sont commis et acceptés par ceux-là même qui gouvernent. Parce que si vous prenez uniquement les crimes économiques, étant journaliste, vous devez savoir qui a quoi dans Conakry. De simples fonctionnaires qui sont milliardaires. C'est seulement en Guinée, où on voit ça. Ce n’est pas possible. Quand vous voulez être milliardaire en francs, vous allez dans le privé mais pas dans la fonction publique. Mais ici, des fonctionnaires nommés en si peu de temps, dispose de richesses affichées. Tout le monde voit, on clame comme si c’est des héros. Ça c’est l’impunité. L’enrichissement illicite est le premier élément qui indique qu’il y a peut-être un crime impuni.  Maintenant, il y a les crimes de sang qu’on a connus depuis l’indépendance. Des crimes qui sont qualifiés parfois de crimes contre l’humanité qui sont restés non élucidés.

Pour revenir sur le procès, je n’avais jamais pensé que ça pouvait arriver, connaissant même les réalités que nous avons connues dans ce pays. Et en cela, je salue les efforts des nouvelles autorités parce qu’il faut réellement une volonté politique. C’est cette volonté affirmée qui a fait que le procès a été ouvert ici avec même l’adhésion de la Cour Pénale Internationale. Le monde regarde la Guinée et conscient qu’on peut le faire.

Quand le Sénégal a jugé Hissen Abré qu’est-ce que ça n’a pas donné comme image positive à la justice sénégalaise ? Ça c’est un président d’un autre pays. Pour le cas guinéen, c’est inédit. Je crois que ce qu’il faut plutôt espérer, c’est que ce procès se déroule dans de bonnes conditions et qu’on montre que la justice guinéenne est capable de s’auto-saisir, que l’impunité, d’où qu’elle vienne ne trouvera pas place dans la société guinéenne. Que ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui surtout et ceux qui vont arriver demain, qu’ils le comprennent.

Parce que cette leçon n’est pas seulement de l’histoire, c’est aussi pour les dirigeants du moment et du futur. Il faut que l’on sache que tout ce que l’on fait, ça peut vous rattraper. Parce qu'il y a une justice. Donc, il faut saluer ce procès dans ce sens-là. Mais il y a beaucoup de situations qui restent à clarifier. Nous espérons qu’ils sont au début de cette procédure. Tout le peuple de Guinée, d’ailleurs de l’Afrique, suit ce procès avec attention.

Parlant toujours de crimes économiques, plusieurs personnalités de l’ancien régime sont emprisonnées depuis plus de six mois. Qu’est-ce que vous pensez de leur cas ?

 L’ancien premier ministre Ibrahima Kassory Fofana était devant la chambre de l’instruction tout récemment, je ne sais pas ce qui s’y est passé. Mais ça a retenu l’attention de l’opinion. Ce que je peux dire, la CRIEF est un instrument qui a été mis en place après l’appel de tous ceux qui estiment être contre les crimes économiques. Combien de fois les acteurs politiques n’ont cessé d’acculer Alpha Condé pour la mise en place de la Haute Cour de Justice ?  La mise en place de la CRIEF a été saluée dans tous les bords.

Je ne suis pas spécialiste du droit. Cependant, je pense que la forme est aussi importante que le fond surtout en matière de justice. Si vous avez beaucoup de cas comme ça, dans lesquels des gens sont sortis des mailles de la justice parce que les procédures ont été tout simplement biaisées. Je ne sais pas si c’est le cas ici, mais, il y a des bruits autour des procédures, méthodes et formes. 

L’autre élément sur lequel je m’appesantis dans les critiques, c’est les questions desdites diligences, c’est-à-dire que la liberté est fondamentale. Lorsque vous n’avez pas été jugés et que vous vous retrouvez en prison pendant plusieurs mois, je crois que tout citoyen est sensible à un état de fait comme ça. C’est-à-dire qu’il faut diligenter. Quand les arrestations sont faites, qu’elles soient justifiées sur des éléments qui permettent tout de suite d’aller vers le jugement.

Ça fait quand-même très mal de voir les gens en prison alors qu’ils n’ont pas été reconnus coupables. Seule la justice peut reconnaitre quelqu’un coupable et le condamner. C’est le seul élément pour lequel je dis, pour tous ceux qui sont là ou tous ceux qu’ils vont interpeller, qu’on prenne le temps de réunir les faits. Ça y va d’une justice juste et équitable. Lorsqu’on a les faits, les personnes sont interpellées, ces faits permettent toute suite de transmettre les dossiers à un juge pour trancher de leur condamnation.

Je souhaite que la CRIEF va abonder dans ce sens, nous croyons toujours qu’il n’y a pas de chasse aux sorcières. Mais si les choses continuent comme elles sont, ça peut effriter la crédibilité d’une institution que nous voulons tous voir survivre dans le temps, non pas juste pour cette transition. Donc, nous attendons des juges meilleurs, surtout qu’on voit ce qu’on reproche à ces gens et que les tribunaux en décident comme on est en train de le faire avec les crimes de sang.

Quel est votre dernier message pour conclure ?

Le message pour la population, le peuple de Guinée, c’est de dire qu’il faut espérer. Nous traversons une période difficile, mais les virages fondamentaux dans la vie d’une nation, d'un peuple s’opère avec beaucoup de difficultés du moment. C’est ce que nous vivons. Le tout, c’est de voir le verre à moitié rempli aujourd’hui que le voir à moitié vide.

Je ne suis pas rentré en politique pour rien, j’ai vu ce pays-là aller vers un destin qui lui est assigné, c’est la prospérité, l’émergence. Mais, puisque le passif est lourd, il faut l’élaguer, et c’est ce que nous sommes en train de faire. Nous pensons que ce développement, cette émergence que nous attendons, ne peut se faire que par nous les hommes et femmes guinéens. Il faudrait que ça soit nous qui fassions cet éveil de conscience collectif pour l’avènement de cette nouvelle Guinée qui va rayonner encore plus dans cette Afrique. Bon vent à notre pays.

Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

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Créé le Lundi 28 novembre 2022 à 7:52