Les confidences de l’ex ministre Aicha Bah : "Comment j’ai réussi à qualifier l’école guinéenne en mon temps…"

Guinée
Hadja Aicha Bah Diallo
Hadja Aicha Bah Diallo

CONAKRY-Ancienne ministre de l'Éducation de Guinée et ancienne sous directrice générale pour l'éducation à l'UNESCO, membre de nombreuses organisations nationales, régionales et internationales œuvrant dans les domaines de l'éducation, de la bonne gouvernance et le leadership, Hadja Aicha Bah Diallo, est une femme leader reconnue à travers le monde.

Dans la seconde partie de l’interview qu’elle bien voulue nous accordé, l’ex ministre a accepté de nous parler de ses prouesses dans le secteur de l’éducation et de ses initiatives. Entretien exclusif.

AFRICAGUINEE.COM : Après la mort de Sékou Touré en 1984 vous êtes rentré d’exil. Avant d’être nommée ministre de l’Éducation aviez-vous occupé d’autres postes de responsabilité ?

HADJA AICHA BAH DIALLO : J’ai travaillé au ministère des affaires sociales, de la promotion féminine en tant que directrice des relations extérieures et projet. Ensuite, je suis devenue cheffe de cabinet au ministère du Plan et de la Coopération. C’est de là-bas que j’ai été nommée secrétaire d’Etat à l’enseignement Pré-universitaire, enseignement Technique et formation professionnelle en (1989). Un secrétaire d’Etat à l’époque est un membre du gouvernement à part entière avec son budget. J’avais mon budget.

Beaucoup estiment qu’à votre temps le système éducatif guinéen était performant. Quelles ont été les réformes que vous aviez mises en place ou comment cela a-t-il été possible ?

C’est parce que mon équipe et moi avions une vision. Nous connaissions notre mission. On avait développé une politique éducative sur une période de 10 ans, qui s’étendait jusqu’en 2000. Cette politique comprenait plusieurs étapes. Le plus important était l’éducation de base avec l’enseignement primaire comme priorité. En effet, le taux d’accès à l’éducation était très faible, 29% et les filles étaient très peu nombreuses. Nous avons donc développé un programme appelé (Programme d’ajustement sectoriel de l’éducation (PASE phase) qui avait tout le soutien des bailleurs de fonds traditionnel en particulier la banque Mondiale, la coopération française, l’USAID, le Japon, la Banque Islamique de Développement et les Institutions du Systèmes des Nations-Unies. La coordination des bailleurs de fonds était assurée par mon ministère.

Le ministère de l’éducation étant un département inter sectoriel, nous avions mis en place une commission nationale de l’éducation pour tous où les ministères avaient un représentant ainsi que le syndicat des enseignants, les parents et amis de l’école. L’accès était important mais il ne fallait pas négliger la qualité. C’est ainsi qu’on a organisé une remise à niveau des enseignants du primaire secondaire en mathématiques et en Français. Et pendant les vacances on procédait à la remise à niveau des enseignants du primaire pendant un mois au niveau des régions. Il y avait un programme spécifique sur l’éducation des filles. Nous avons mené des campagnes tous azimuts pour sensibiliser les parents à l’importance de l’éducation des filles et des femmes (Radio, télévision, le théâtre, les communicateurs traditionnels), la formation des enseignants en genre, en construisant des écoles dans les communautés avec des toilettes séparées.

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Nous organisions des ateliers de rentrée scolaire décentralisées. Une politique éducative que les pays africains ont repris est la reprise des adolescentes mères. Ceci a été facilité grâce à l’ONG appelée Forum for African Women Educationalists (FAWE) composée de femmes ministres et recteures d’université. Notre objectif en Guinée était une éducation de qualité pour toutes et par tous. La demande d’éducation est devenue très forte. Les enfants venaient à l’école et travaillaient bien. ET pour éviter d’arriver des goulots d’étranglements dans le système, nous avons vu qu’il fallait toute suite préparer une politique dans le domaine de l’enseignement technique et de la formation professionnelle avec le soutien des canadiens. Nous avons préparé un programme pour sa mise en œuvre et organisé une réunion avec les bailleurs de fonds qui se sont engagés à nous accompagner avec une promesse de soixante millions de dollars.

Nous voulions une école des Eaux et Forêts qui soit une Ecole sous régionale et nous avons demandé à la coopération Suisse de nous construire une école moderne. C’est l’Ecole Nationale des Eaux et Forêts (ENATEF). Nous avons aussi développé les écoles bilingues, franco-arabes (primaires et secondaires). Et la formation dans ces écoles était de très bonne qualité. Cette période a connu l’avènement du multipartisme mais nous avons réussi à mettre l’école au-dessus de la politique. Je n’ai jamais voulu brimer un responsable de l’éducation à cause de son appartenance politique malgré la pression du parti au pouvoir (Directeurs d’écoles, DPE, inspecteurs).

C’est la période où nous avons pu redéployer les enseignants, (1800) enseignants du primaire au secondaire, des villes vers les villages, le slogan était (pas d’écoles sans maitres) et le président Lansana Conté me faisait entière confiance. C’est ce qui a facilité ce travail. Et pour lui, l’éducation était la priorité. Il est donc heureux que l’actuel Président de la République, le Colonel Mamadi Doumbouya, ait fait de l’éducation sa priorité. Les trois ministres doivent en profiter pour développer et qualifier l’éducation guinéenne en demandant un budget adéquat. Et les partenaires techniques et financiers ne ménageront aucun effort pour les accompagner.

En 1996, vous quittez votre poste de ministre. Et puis, vous entamez là une carrière internationale. Pouvez-vous nous en parler ?

Quand on est ministre, c'est pour un laps de temps. Donc il faut savoir déjà où aller, préparer la suite. Mais Quand on enlève un ministre, c’est comme si c’est un décès. Pour moi, c’était une opportunité. En effet, j’avais deux options : soit aller faire l'agriculture (l'agro business) ou aller travailler pour les institutions internationales. J'avais cinq (5) postes qui m'attendaient.

Vous aviez choisi quoi ?

D'abord je voulais être consultante parce que, quand vous êtes consultant vous gagnez beaucoup d'argent (rires). Je n'avais pas d'argent quand on m'a remercié du gouvernement, Il fallait donc que j’en cherche pour donner à mes parents. J'avais déjà signé un contrat de consultante mais l'UNESCO m'a demandé d'aller encadrer un atelier en Norvège pour l'éducation multigrades. C'est une expérience que nous avions réalisé en Guinée. Je pars à cet atelier, on me vole mon sac ou j'avais tous mes documents y compris mon argent. Je me suis retrouvée sans papier.

L'UNESCO a téléphoné au consulat de France pour qu’il me donne un Sauf Conduit pour rentrer à Paris et occuper le poste de directrice de la division de l’éducation de base qui était la plus importantes de l'UNESCO, à l'époque. A l'UNESCO j'ai grimpé les échelons. De directrice de l'éducation de base, je suis passée à sous directrice générale adjointe pour l’éducation pour puis sous directrice générale Directrice Générale. C’est ainsi que j'avais tout le système éducatif de l'UNESCO sous mon contrôle. Cela m’a permis de faire tous les continents et aujourd’hui partout où je vais, je suis chez moi.

Après l'UNESCO et d'autres expériences, vous revenez en Guinée, soit 26 ans après votre départ du gouvernement. Le système éducatif performant que vous avez laissé s'est fortement détérioré. A qui la faute, selon vous?

C'est la faute à tout le monde. Quand un système ne marche pas c'est la faute à tout le monde. C'est la faute au système, aux parents etc. Le système s'est dégradé mais il faut avouer que les ministres ne restaient pas longtemps non plus. Ils arrivaient, faisaient un an et puis étaient remplacés. On ne peut pas changer un système en un an. Il faut un minimum de cinq ans pour l’impacter le changer. Je préfère ne pas trop en parler parce qu'à chaque fois que je venais en Guinée, je voyais les ministres, on échangeait. Je leur expliquais ce qui se passait sur le plan international. En Guinée je ne me prononce pas parce que je ne sais pas.

Les examens nationaux de cette année 2022 vous ont révélé tout de même la gravité de la situation du système éducatif guinéen.

L'histoire des examens, quand on analyse ce qui s’est passait ces derniers temps, il fallait s'attendre à ça. Nous avons connu des grèves qui n'en finissaient pas, des grèves répétées et longues. Les enseignants étant partis, qui a-t-on a pris pour les remplacer ? On voulait quelqu'un pour occuper les enfants. C'était des contractuels. Quels étaient leurs niveaux ? C'est vous qui le savez. Mais le niveau n'y était pas. En plus, le Covid arrive, le Covid-19. Le coronavirus arrive avec la fermeture des écoles. Qui pouvaient profiter des cours qu'on donnait par correspondance par à la télé ou la radio ? C'était les enfants des parents riches. Les parents démunis ne pouvaient pas encadrer leurs enfants pendant la période. Même ceux qui avaient la télévision, est-ce que c'est tout le monde qui pouvait en profiter? Non. C'est tout cela qu'il faut prendre en compte avant de juger. C'est pour cela que je dis que nous sommes tous responsables.

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Les parents n'ont pas suivi les enfants parce qu'ils ne le pouvaient pas, même ceux qui pouvaient le faire ne l'ont pas fait. Si vous regardez les résultats, c'est les enfants qui viennent des écoles privées qui ont réussi. Mais les enfants des pauvres, ceux qui sont dans les zones rurales en particulier, peu ont réussi aux examens. Mettez-vous à leur place, ce n'est pas donc leur faute.

A la recherche des voies et moyens pour changer la tendance, le ministre Guillaume Hawing vous a invités, pour vous écouter. Quels sont les conseils que vous lui avez prodigués ?

Le ministre de l'enseignement Pré-universitaire et de l'alphabétisation a demandé mon avis. C’est confidentiel. Cependant, je lui ai vous dirais deux petites choses : c’est de toujours commencer à communiquer sur l'état des lieux lorsque vous êtes venu, ce que vous avez trouvé. Parce que si vous ne dites pas ce que vous avez trouvé, toute la faute va retomber sur vous. Le ministre Guillaume Hawing est venu en 2021, il a trouvé cette situation déjà en place. Et il a voulu que les examens soient bien surveillés, ce ne pas ce qui était important. Ce qui était important, c'est de savoir que les enfants n'avaient pas le de niveau. Je lui ai dit de toujours rappeler toujours dans sa communication l'état des lieux quand il a pris service.

Deuxièmement, tout ce qu'il fait avec son département, de le communiquer aussi sur les médias. Et je vois qu'il a pris bonne note. La formation continue des enseignants, je vois, c'est bien mais ce n'est pas suffisant. On ne peut pas en une semaine remettre à niveau les enseignants. Mais ces sont les moyens qui manquent. S'ils avaient les moyens, tous ces gens auraient fait un mois de remise à niveau. Il faut de l'argent. Mais comme le Président a fait de l'éducation sa priorité, il faut que les ministres demandent l’augmentation de leur budget pour que les choses marchent.

Quel appel avez-vous à lancer pour qualifier l’éducation ?

Les Parents d'élèves, élèves, ministères, les autres départements, partenaires techniques et financiers, il faut qu'on se donne la main pour soutenir le système éducatif guinéen pour le bonheur de nos enfants. Parents d'élèves, enseignants, toutes les parties prenantes, nous devons tous être concernés par ce système parce que si les enfants réussissent, c'est tout le pays qui réussit. En Guinée, nous avons toutes les richesses (minières, hydrauliques, agricoles, touristiques etc.) tout ce qu'il faut pour être heureux. Pour que cela se fasse, il faut des ressources humaines de très haut niveau. Nous devons former nos jeunes, filles et garçons pour leur donner des compétences et connaissances nécessaires pour qu'ils puissent développer ce pays. La formation des jeunes est absolument indispensable. Et quand on forme très bien nos jeunes, ils n'iront pas tendre la main ailleurs, ils vont créer leur propre emploi. L'avenir c'est maintenant.

Depuis cinq ans, j’ai mis en place une initiative qui porte mon nom et dont la mise en œuvre est assurée par le soutien de mes amis qui travaillent ou sont retraités de l’UNESCO. Nous mobilisons des petites sommes d’argent pour me permettre de récompenser les filles qui réussissent le baccalauréat avec mention très bien et aussi les sortantes des écoles techniques et formation professionnelle avec mention très bien. L’initiative s’occupe également aussi de l’autonomisation des femmes. Pour ce faire, j’ai signé un partenariat avec le AKIBA finance SA. Je vais bientôt faire du porte à porte pour que les bonnes volontés contribuent à cette mobilisation de fonds.

A suivre...

Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le Mardi 16 août 2022 à 15:00