Sur les pas de Lamarana et Aïssatou : élèves malvoyants qui suivent des cours normaux faute d’école pour aveugle à Labé

Reportage
De gauche à droite Aissatou Barry et Mamadou Lamarana Diallo
De gauche à droite Aissatou Barry et Mamadou Lamarana Diallo

LABÉ- Ils sont élèves malvoyants, l’un est candidat au bac cette année, l’autre est collégienne en classe de 9ème année. Lamarana Diallo et Aissatou Barry sont dotés, chacun, d’une faculté particulière pour suivre les cours et faire les évaluations dans un milieu où les enseignants ne sont pas initiés au langage des malvoyants. Les deux élèves sont obligés de s’adapter au système scolaire normal. Lamarana enregistre les leçons dans un dictaphone pour les transcrire après à travers un ordinateur qui dispose un logiciel spécialisé. Aissatou Barry qui a peu à peu connu une vision faible s’initie en braille pour continuer ses cours. Africaguinee.com est allé sur les pas de Aissatou Barry et Lamarana Diallo dans leurs écoles respectives.

Déficient visuel, Mamadou Lamarana Diallo est le premier candidat malvoyant à décider d’affronter le bac à l’intérieur du pays à côté des élèves ne souffrant pas de handicap oculaire. Il raconte : « Je suis candidat au Bac cette année. C’est une première qu’un déficient visuel prenne part aux examens nationaux à l’intérieur du pays au Bac particulièrement. C’est en 2018 que je suis rentré à Labé, je vivais au Sénégal. Avec mon handicap, une personne extérieure à la famille ne peut pas tout faire pour moi. Je suis rentré à Labé auprès des miens. L’année dernière j’ai suivi les cours dans une classe de terminale pour m’adapter au programme guinéen qui est diffèrent de celui du Sénégal en grande parti. J’ai eu l’autorisation de la direction préfectorale de l’éducation de Labé. Cette année, je suis candidat, je compte être parmi les heureux admis.

C’est vrai, je rencontre des difficultés mais pas trop graves parce que j’ai pris une année entière pour m’adapter. Je m’installe toujours devant pour écouter attentivement ce que les professeurs dictent. J’enregistre la dictée des leçons et les explications. À la maison, j’ai un ordinateur équipé de NVDA ; un logiciel de ‘’REVUE D’ECRAN’’. Avec cet ordinateur, je peux transcrire toutes mes leçons dedans. C’est à partir de là que je rassemble tout pour faire un cahier. L’ordinateur est mon cahier au fait, quand je suis sur ma page Word, il y a une voix qui lit le texte comme c’est écrit. En cas d’erreur, il y a un petit son qui marque l’erreur qui s’effectue, tu sens que tu as fait une faute, tu corriges. A l’ordinateur je peux écrire en noir avec le son dicté mais à l’école je le fais en braille pour moi. Comme les professeurs ne sont pas initiés au braille, les évaluations se font à l’oral », explique avec émotion Lamarana Diallo, candidat au Bac.

Nous voilà au lycée Général Lansana Conté de Labé. Nous retrouvons Mamadou Lamarana Diallo assis en classe de terminal. Malvoyant, il suit attentivement le cours qu’il enregistre à travers le dictaphone de son téléphone. Ce matin le cours est dispensé par le professeur de Français. L’élève malvoyant s’est déjà fait remarquer par ses camarades de classe mais aussi par M. Pépé Nema Loua, professeur titulaire du cours. Pourtant l’élève malvoyant devrait être dans une école spécialisée pour des personnes de sa catégorie.

 « Il y a deux ans de cela depuis que j’ai découvert cet élève atteint d’un handicap visuel au lycée Conté ici. Sa première qualité, il s’affranchit de sa malvoyance, il vient suivre des cours comme tout autre élève normal. Ensuite, il est très ponctuel. Il a une faculté de suivi très particulière : c’est l’écoute et l’attention. Contrairement aux autres élèves, il n’a pas de cahier en classe ici. Il active son dictaphone pour enregistrer la voix des professeurs quand il dicte les leçons. Il émerveille vraiment surtout pendant les évaluations. Même ses amis de classe sont impressionnés par son intelligence. Quand il y a une évaluation ; il ne fait pas comme les autres.  Il n’écrit pas. Je l’interroge oralement, il te restitue les choses comme s’il avait tout gravé dans la tête. Avec cet élan, s’il ne change on peut augurer que c’est une bonne personne qui a un avenir radieux demain. Il ne se considère pas du tout comme une personne vivant avec un handicap. La seule difficulté qu’il va rencontrer, c’est le fait de ne pas pouvoir écrire ; mais à l’oral il est impeccable. S’il y a des moyens, il mérite de fréquenter une école des sourds-muets ce qui n’existe pas dans la région », témoigne professeur Nema Loua, professeur de Français au lycée Général Lansana Conté de Labé.

Barry Aissatou, 16 ans fait la 9ème année au groupe scolaire Hadja Hafssatou BARRY au quartier Daka. Contrairement à Lamarana Diallo qui enregistre les leçons, elle écrit depuis un moment en braille (écriture spécialisée pour les aveugles et malvoyant NDLR). Nous l’avons aussi suivi en classe. Malgré son handicap visuel, Barry s’en sort avec des bonnes notes. A notre arrivée, elle écrivait tranquillement sa leçon de physique en classe dictée par le maitre.

 « Je suis née avec ce handicap visuel, je suis obligée d’aller à l’école avec mon père. Je suis les cours avec assez de difficultés surtout pour écrire mes leçons. Avant je voyais légèrement, j’écrivais dans mes cahiers ; de la 1ere A en 8eme. C’est les derniers mois-là que la vision est devenue très faible. J’ai été obligée de faire une initiation en braille pour continuer à écrire sinon l’aventure scolaire s’arrête pour moi. La maladie m’a rattrapé, sinon avant j’écrivais en noir maintenant en braille avec le pinceau comme stylo. En classe comme vous voyez ici, nous suivons un cours de physique, les autres écrivent moi je pique en points saillants dans la tablette, après en retouchant les points, je peux lire tranquillement. Un certain Monsieur Barry venu de Conakry m’a formé en seulement 2 semaines, j’écris et je lis. L’écriture c’est pour moi seule ; mes professeurs n’étant pas initiés en braille, on me fait des évaluations orales. Avec mes dernières évaluations, j’ai eu 16/20 en histoire, je crois en anglais aussi, c’est pareil. En chimie, j’ai eu 14/20. Je ne me sens pas marginalisée ou dominée par les autres élèves. Je pars le matin avec mon père et à 14heures il vient me chercher sans problème. J’ai des amies proches qui tiennent à moi », confie Aissatou Barry, la jeune collégienne de 16 ans.

Elhadj Mamadou Barry est étudiant déficient visuel à l’institut supérieur des sciences de l’éducation de Guinée, département sciences sociales au programme professeur de philosophie, économie politique en Licence 3.  Il représente également l’association ENTRAIDE-Guinée qui s’occupe des malvoyants en situation de formation. Il est tout heureux de la validation de la candidature de Lamarana Diallo au Bac.

« La candidature de Lamarana Diallo a été validée pour le bac session 2022. En salle d’examen, il va traiter les sujets avec l’écriture en braille. Une fois que l’épreuve sera lancée, on va lui dicter le contenu qu’il va noter en braille pour traiter tranquillement. Après le bac, ses copies seront triées et mis à la disposition des correcteurs spéciaux à Conakry. A l’intérieur du pays, c’est le premier candidat. Sinon à Conakry beaucoup de malvoyants ont passé le bac comme moi. Cette année il y a deux autres candidats aveugles à Conakry. A ce niveau il n’y a aucun problème ; ce n’est pas une première au niveau national. Aujourd’hui la malvoyance n’est pas souhaitée mais avec l’évolution du monde ; les malvoyants peuvent participer au développement d’un pays. Il y a des voies spécifiques et adaptées à leur état pour faire quelque chose. Ils peuvent écrire, lire, enseigner, faire la radio. Aujourd’hui, même sur les produits pharmaceutiques, il y a des notes que les aveugles lisent sans aide. Si vous prenez l’emballage d’un produit, vous constaterez des points saillants ; c’est l’écriture en braille. L’aveugle peut toucher et lire », explique contente Bobo Barry, un encadreur des malvoyants.

Bobo Barry résident à Conakry, vient de temps en temps passer du temps avec Lamarana et Aissatou pour leur rééducation appropriée pour les malvoyants. Aujourd’hui, ces deux élèves forcent l’admiration dans leurs écoles respectives à Labé. Beaucoup sont impressionnés par leur mode d’apprentissage et d’écriture en classe.

Reportage réalisé par

Alpha Ousmane BAH(AOB)

Pour Africaguinee.com

Tel : (+224) 664 93 45 45

Créé le Dimanche 29 mai 2022 à 15:24