Trafic de médicaments : Comment opère la « contrebande » à Labé ?

Moyenne Guinée

LABE-Le trafic et la vente illicite de médicaments sont une réalité à Labé, principale agglomération de la moyenne Guinée. Les trafiquants ont trouvé une nouvelle forme de vente et de distribution frauduleuses des produits médicaux. Explications.

L’apparence est souvent trompeuse. Cette maxime populaire pourrait bien illustrer le phénomène qui est en train de gagner du terrain dans la ville de Labé. Des vendeurs de médicament ont trouvé une astuce bien maligne pour tromper la vigilance des autorités. Tout au long des bordures des routes, dans la commune urbaine, des boutiques de vente de médicaments pullulent.

A distance, on a l’impression qu’il s’agit d’une pharmacie légalement instituée. Parce que tout simplement, la décoration est typiquement similaire aux pharmacies régulièrement installées avec des agréments. Cette confusion volontairement entretenue fait que certains citoyens, par ignorance, tombent facilement dans le panneau. Des produits assimilés à des drogues tels que le valium et le tramadol circulent dans ces endroits de vente frauduleux de médicaments. 

Les services impliqués dans la lutte contre ce fléau ont fermé certaines boutiques. Ceux qui sont visés par la répression dénoncent une complaisance des autorités accusées de faire du deux poids deux mesures.

Depuis l'interdiction de la vente des produits pharmaceutiques dans les endroits non reconnus, certains vendeurs impliqués dans la fraude ont baissé les rideaux pour échapper aux patrouilles mixtes des services de sécurité. L.I en fait partie. Sous le sceau de l’anonymat, il témoigne.

« Le préfet a fait sortir un communiqué interdisant la vente des produits pharmaceutiques dans les endroits non autorisés. Mais il se trouve que le marché central est épargné par cette interdiction alors nous vendons les mêmes produits. On a fermé nos boutiques juste parce qu’on n’était pas en sécurité, on était menacé par des descentes musclées des agents de sécurité. Ce n'est pas la commune urbaine entièrement, on a interdit à un groupe d'exercer et on a laissé l'autre groupe exercé librement », déplore notre interlocuteur.

Pour Docteur Ibrahima Barry, ces boutiques de vente illégales de médicament font du tort aux officines agréés. « Le pharmacien, c'est celui-là qui a étudié la pharmacie à la faculté de médecine. C’est celui-là qui a défendu sa thèse de doctorat en pharmacie, c'est celui-là qui s'est inscrit à l'ordre national des pharmaciens de Guinée. C'est à ce dernier qu'on donne un agrément lui permettant d'ouvrir une pharmacie. Les gens qui sortent avec des ordonnances dans les hôpitaux doivent retrouver facilement les pharmacies où il y'a les bons médicaments. Si les boutiques érigées en bordure de route se comportent comme des pharmacies, ça ne va plus là. Et c’est un danger. C’est pourquoi il faut combattre ce fléau », explique docteur Barry.

Le Préfet Colonel Seny Silver Camara qui a déclenché cette opération justifie ses motivations. Selon lui, des produits comme le valium, le tramadol qui ne doivent être vendus que sur ordonnance en pharmacie sont hors circuit. Or ces produits peuvent être utilisés dans des pratiques peu recommandables.

« J'ai constaté que le valium, le tramadol et autres produits sont vendus un peu partout dans ces pharmacies installées en bordure de route comme des cacahuètes aux jeunes, sans prescription médicale.  Comme ce sont des produits qui s'écoulent vite, les fradeurs ont fait de ça leurs marchandises principales », explique le préfet. Colonel Seny Silver Camara soutient plusieurs crimes commis dans la ville de Labé sont occasionnés par la prolifération de la vente de ces médicaments.

 « L'assassinat récent de la fillette de trois ans était dû à ça, le viol de la fille à Koulidara est dû à ça, le dernier crime qui vient de se produire dans le même quartier où le petit a enfoncé un couteau dans l'œil de son ami qui a trouvé la mort était dû à cela. Tout cela est causé par ces pharmacies non agrées qui poussent dans la ville. Au jour d'aujourd'hui, j'ai une liste de 44 boutiques installées en bordure de route. Dans la journée, elles sont fermées mais après 18 heures, elles ouvrent. J'ai appelé encore les deux responsables de la police et de la gendarmerie pour leur dire que les gens ont changé de stratégies. La dernière découverte qu'est-ce qu'ils font ? Ils payent de petites boites qu’ils mettent sur le comptoir. Mais derrière, c’est rempli de produits prohibés. J'ai tout expliqué aux deux chefs de sécurité et ils vont commencer le contrôle », révèle le préfet.

Interrogé, Dr Abdoulaye Souaré, un doyen dans le secteur pharmaceutique en Guinée a donné une image sur le danger lié aux médicaments lorsqu’ils ne sont pas utilisés comme il se doit.

« Quand vous allez chercher de la pâte d'arachide, du riz ou des cubes Maggi, la quantité vous la trouvez en Kilogramme, mais vous avez des comprimés qui sont dosés au millième du gramme, c'est à dire vous prenez le gramme que vous divisez par mille, vous avez une partie du médicament. Qu'est-ce qu'on vend ici en gramme ? c'est l'or ou le diamant mais jamais un autre article de consommation courante. Mais le médicament est dosé en milligramme quelques fois mais rarement en gramme, ça veut dire que c'est une portion très active. Une petite quantité peut être toxique », relève i le pharmacien qui a 43 ans d’expériences dans le domaine.

Professionnelle du médicament, docteur Fatoumata Binta Diallo explique que la sortie illégale de certains produits proches des drogues explique certains crimes odieux.

« Par exemple pour avoir du tramadol dans nos officines agréées, il faut présenter une ordonnance et que l'ordonnance comporte tous les renseignements du médecin qui l’a prescrit pour que en cas de problème lié à la prise de ce produit, qu'on trouve facilement le médecin. Si on vendait un produit dans un cadre et que celui-ci sorte du cadre, c’est le prescripteur qui en serait tenu responsable », déclare-t-elle. Réunis en collectif les pharmaciens agréés se lèvent contre les faux médicaments et la contrebande pour éradiquer cette fraude « à ciel ouvert ».

 

De Labé, Thierno Oumar Tounkara

Pour Africaguinee.com

Créé le Samedi 16 avril 2022 à 19:25