Carburant, hausse des prix, guerre en Ukraine : Les "vérités" de Bah Oury…

Guinée
Bah Oury, leader de l'UDRG
Bah Oury, leader de l'UDRG

CONAKRY-La Guinée commence à sentir les conséquences de la Guerre en Ukraine. A cause des sanctions économiques prises par les occidentaux contre le Kremlin, des entreprises russes qui évoluent dans le secteur minier (Rusal et ses filiales) menacent de réduire leurs effectifs. A cela s’ajoutent la hausse des prix des denrées alimentaires et du baril à l’international. Au cours d’un entretien accordé à Africaguinee ce jeudi, 17 mars 2022, Bah Oury président de l’Union des Démocratique pour la Renaissance en Guinée en Guinée (UDRG) a épluché toutes ces questions.  Il est également revenu sur la faible capacité d’absorption de la Guinée. Comment corriger ces défaillances ? L’ancien ministre de la réconciliation préconise des pistes de solution.

 

AFRICAGUINEE.COM : A votre avis quelles conséquences la guerre en Ukraine pourrait-elle avoir sur la Guinée ?

BAH OURY : La question est pertinente parce que très souvent en Guinée, on a l’impression qu’on est hors du monde alors qu’on est profondément au cœur.  Tout ce qui se passe à l’extérieur peut avoir des répercussions majeures dans notre pays du fait que les capacités de résilience de la Guinée sont très faibles pour pouvoir supporter des chocs externes imprévisibles. C’est le cas de la guerre en Ukraine qui de fait nous impacte. D’abord, comme tous les autres pays du monde, par rapport à cette rareté qui va s’imposer sur les produits agricoles notamment le blé et sur certains kits de produit comme les engrais. De l’autre côté pour les européens, le gaz et le pétrole russe sont aussi un grand handicap. Donc, nous, nous avons nos mines, la Russie est présente et des intérêts ukrainiens sont aussi présents en Guinée.  La guerre fait que la production, l’approvisionnement des usines CBK, Friguia et autres sont de ce fait impactés d’une part par la guerre et d’autre part par les sanctions.

C’est la raison pour laquelle Rusal a indiqué qu’il va mettre en chômage technique près de 4000 travailleurs. C’est un lourd handicap pour la Guinée à l’heure actuelle et ça c’est l’élément le plus visible et le plus rapide. Les autres éléments qui vont intervenir, c’est la montée du prix du carburant sur le marché international qui aura fortement des répercussions dans notre pays. Et comme la Russie est un partenaire important de l’économie nationale, la situation des sanctions nécessairement impactera la Guinée.

Le Premier ministre a dit le Gouvernement subventionne 2700 GNF sur chaque litre de carburant vendu à la pompe. Selon vous l’augmentation du prix du carburant est-il inévitable ?

Cette subvention, elle est récurrente depuis très longtemps. Depuis près de 15 ans, 20 ans. A chaque fois qu’il y a montée du prix du pétrole sur le marché international, les autorités guinéennes avancent la nécessité de subventionner ce carburant. Or, il faut se poser la question pourquoi nous en sommes toujours à utiliser les mêmes recettes pour juguler les difficultés que nous enregistrons sur la question du produit pétrolier ? La raison principale c’est l’insuffisance de la collecte des recettes intérieures de la Guinée.

La Guinée de ce point de vue montre une certaine incapacité à collecter ses ressources à les gérer et à se rendre relativement autonome par rapport à des chocs externes. C’est ce qui fait qu’à chaque fois qu’il y a des situations de ce genre, on dit qu’on subventionne. Mais ça ne va qu’aggraver la situation financière de la Guinée qui est déjà dans une situation calamiteuse.

Beaucoup se plaignent de l’inflation. Une éventuelle hausse du prix du carburant pourrait-elle être supportable ?

La situation est très difficile. On est devant presque la quadrature du cercle. Les populations pendant ces dernières années ont accumulé des difficultés. Elles se sont serrées la ceinture pour ne pas totalement sombrer. Les politiques économiques et sociales susceptibles d’alléger les souffrances des populations, n’ont pas été mises en œuvre. Et, la situation qui prévaut aujourd’hui avec l’accroissement de ces difficultés, rendra la vie relativement difficile. Je pense que les autorités actuelles devraient mettre en œuvre un cadre susceptible de prendre les bonnes mesures, les bonnes pratiques pour remettre l’économie dans une direction susceptible à alléger les peines et les difficultés financières que le pays connait. Sinon, on est devant une situation qui ne fera que rendre la situation de la population très difficile.

En faisant quoi par exemple ?

Sans voir un aspect par rapport à la situation macroéconomique et financière de la Guinée, il faut prendre le problème de manière globale. Par rapport à la dette intérieure, l’Etat ne fait que s’endetter et paie plusieurs milliards en milliers de francs guinéens pour des charges d’intérêt. Ce qui n’est pas du tout productif pour l’économie ni pour l’investissement. On continue à accumuler des arriérés, des intérêts sur des intérêts. Ce qu’il faut faire, il faut s’asseoir revoir la situation de manière globale, de manière tout à fait responsable sans chercher à maquiller les chiffres pour savoir comment il faut faire. Il y a des ressources qui sont immobilisées, il y a des réformes à faire, il y a des situations qui ne s’expliquent pas et qui pourraient permettre tant au niveau de la politique monétaire qu’au niveau de la politique budgétaire. Revoir de fond en comble le fonctionnement et la gestion macro-économique de la Guinée. Et là, le ministère de l’économie et des finances, le budget, la banque centrale et les services douane-impôt ; tout cela doit faire l’objet d’un examen minutieux pour revoir la politique en ce qui concerne ces entités politiques monétaires, budgétaires, fiscales, douanières et ainsi de suite.

Et, assurer une meilleure gestion des recettes collectées et leur meilleure utilisation pour le service du développement. Ça c’est un aspect. De l’autre côté, il faut que l’Etat sache qu’il est un acteur économique qui ne doit pas être super dominant jusqu’à écraser le secteur privé. Parce que fondamentalement, le facteur de croissance et d’emploi c’est le secteur privé. Si on ne rassure pas le secteur privé, si on ne lui donne pas les moyens de travailler dans un environnement de clarté et de meilleure gouvernance, il va de soi que la Guinée va continuer à traîner les pas alors que les autres tentent tant bien que mal de renforcer leur indépendance, de renforcer leurs capacités de résilience. Et nous, on est assis sur des mines d’or et la population est en train de souffrir.

Le Premier ministre se vante en disant qu’il y a 2 milliards de dollars décaissables par la Guinée auprès des institutions de Breton Woods. Sauf que l’autre serpent de mer, c’est le faible taux d’absorption. Comment corriger cette défaillance ?

Ça c’est aussi un aspect structurel de la situation économique de notre pays et de sa gestion. Depuis les années 90, il avait été signalé que les capacités d’absorption de la Guinée ne dépassent pas 30%.  Pour ceux qui ne comprennent ce que cela veut dire, lorsqu’on prête 100 à la Guinée, elle est incapable dans les temps impartis d’utiliser les 100. Elle ne peut utiliser que les 30. Pourquoi ?  Est-ce parce qu’il n’y a pas des choses à faire ? Il y a énormément de choses à faire mais c’est par la lourdeur administrative c’est-à-dire un problème de gouvernance et de sérieux.

L’autre aspect qui fait qu’on n’arrive pas à utiliser les financements, lorsque vous avez un financement par exemple de 5 ans, on vous dit que pour débloquer ces 5 ans, vous devez apporter vous aussi 5. Si on est incapable d’apporter les 5 pour des raisons économiques, financières, de lenteur, il va de soi qu’on ne pourra pas utiliser les 5 ans. Et de ce fait, le projet traîne et le temps imparti, les bailleurs reprennent leur argent. De ce fait, la Guinée malgré les financements obtenus n’est pas en capacité d’utiliser cela. C’est ça la faiblesse de la capacité d’absorption. C’est bien de dire qu’on a 2 milliards mais les facteurs qui bloquent le développement de la Guinée, il faut les prendre à bras le corps. Ça concerne les hommes, ça concerne l’organisation, ça concerne aussi l’environnement politique et juridique.

 

Siba Guilavogui

Pour Africaguinee.com

Créé le Jeudi 17 mars 2022 à 14:03