Faut-il juger ou pas Alpha Condé ? La position du Pr. Salifou Sylla…

Guinée
Pr. Salifou Sylla
Pr. Salifou Sylla

CONAKRY-Ancien ministre de la justice, Pr. Salifou Sylla fut également membre de commission constitutionnelle ayant élaboré la loi fondamentale de 1990. Il était également membre du CNT (conseil national de transition) en 2010.  Celui qui deviendra facilitateur de l’opposition au cadre du dialogue en 2013 brise le silence après le coup d’État contre Alpha Condé. Il conseille à la junte d’éviter la cacophonie faisant allusion aux concertations en cours. Quel sort réserver à l'ancien chef d'Etat ? Pour ce professeur de Droit Constitutionnel, le droit devrait s’appliquer.  Interview !

 

AFRICAGUINEE.COM : Comment avez-vous accueilli le coup d’État contre Alpha Condé ?

PR. SALIFOU SYLLA : Quand on est légaliste et adepte du respect du droit, c’est avec beaucoup de difficultés qu’on admet qu’il y ait un coup d’État. Mais il faut analyser les circonstances dans lesquelles, le coup d’Etat est survenu. Quand dans un pays le droit est complètement anéanti, les principes démocratiques les plus élémentaires sont complètement sabordés et qu’il n’y a aucune perspective pour les citoyens d’exprimer leur volonté puisque les élections sont calamiteuses et qu’on ferme toute possibilité pour les citoyens de s’exprimer, on ne peut s’attendre qu’à des choses pareilles. Nous avons vécu dans une situation où le droit a été complètement bafouillé.

Nous avions un système constitutionnel qui a été complètement balayé avec désinvolture et arrogance. Il y a eu une violation flagrante du droit. Je me dis que se servir du droit pour anéantir le droit, c’est plus grave qu’un coup d’État militaire. Quand vous avez éteint toutes les voies de droit vous laissez la voie à la force. Comme aucun mouvement de foule ne pouvait changer la situation étant donné la répression, l’interdiction des manifestations, il n’y a que l’armée, la seule force organisée qui est capable d’ébranler une telle dictature. Cela ne pouvait venir que d’une structure qui est très impliquée dans l’exercice du pouvoir c’est à dire les Forces spéciales. D’autres n’auraient pas pu le faire.

Vous estimez donc que c’est un coup salvateur ?

Il est salvateur parce qu'eux (l’ancien régime) avaient acté leur changement de régime. Ils ont organisé des élections selon leur volonté avec des institutions complètement corrompues. Vous aviez une Cour constitutionnelle qui dit tout sauf du droit.

Aujourd’hui, le débat c’est autour de la libération du président déchu. Quel est votre avis ?

Je n’ai aucun acharnement contre quelqu’un, mais il faut quand même exercer le droit. Ceux qui sont venus crier, la Cedeao, l'Union africaine, les Nations unies, tout le monde a vu la manière dont le régime a réprimé les citoyens. Des gens ont été arrêtés et emprisonnés sans raison. Il y en a qui sont morts en prison. Même quand ils étaient malades c’est avec toutes les peines du monde qu’on acceptait qu’ils aillent à l’hôpital. Quand le régime s’est organisé pour un 3e mandat, la Cedeao, l'Union africaine étaient averties.

Des chefs d’Etat ont même voulu venir en Guinée, il (Alpha Condé) a dit qu’il ne le reçoit pas. Il est quand même extraordinaire quand survient une telle situation que ces institutions se précipitent pour exiger qu’on le relâche toute suite et qu’on rétablisse l’ordre constitutionnel. Mais l’ordre constitutionnel qui était là était perverti ce n’était plus un ordre constitutionnel. Cette démarche est regrettable pour les organisations africaines.

Donc vous êtes pour qu'Alpha Condé soit jugé des crimes dont on l’accuse ?

Normalement, le droit devrait s’appliquer. Vous avez vu comment les gens ont crevé en prison. C’est pour cela quand on exerce le pouvoir et qu’on a de bon sens, on se dit que “tout ça puisse s’effondrer demain” qu’est-ce qu'on va me faire ? Il se trouve que l’homme pense toujours que ce qui peut arriver aux autres ça ne lui arrivera jamais. Si les hommes politiques tiraient les leçons de l’histoire, il y a beaucoup de choses qu’ils ne feraient pas.

Que conseillez-vous à cette junte pour une transition réussie ?

C’est bon qu’ils fassent des concertations. J’espère simplement que ça ne va pas être la cacophonie parce que quand vous voyez le nombre vous risquez de ne rien obtenir de bon. Vous avez l’autre jour avec la Société civile, tout le monde va et on raconte du n’importe quoi. Pour le moment, les éléments qu’ils ont avancés pour justifier le coup d’État ce sont des éléments que nous partageons : la gabegie financière, l’instrumentalisation de la justice, la politisation de l’Administration etc. Étant donné qu’ils n’ont pas encore posé d’actes, je ne peux pas les juger.

Ils ont promis de mettre en place un gouvernement d'union nationale.

Je préfère toujours juger les hommes sur les actes. Je dois dire que le fait d’arrêter ce régime a ce niveau c’est une bonne chose pour la Guinée. Parce que véritablement nous étions un système où toutes les règles du droit étaient balayées avec arrogance.

Vous avez conseillé à la junte d’éviter la cacophonie. Comment elle doit s’y prendre selon vous ?

Si vous réunissez de centaines des personnes vous allez tirer quoi. J’espère qu'ils ont un système entre eux qui leur permettra de filtrer tout ce qu’on leur dit. J’apprécie quand ils interdisent les mouvements de soutien. Les Guinéens sont spécialistes dans la fabrication de dictature. Vous avez vu ceux qui élevaient Alpha au rang de Dieu, écoutez ce qu’ils sont en train de dire maintenant. C’est là où les hommes politiques se trompent. Ceux qui vous adulent et qui vous racontent de choses, demain, ils seront les premiers à vous vouer aux gémonies. Je dois dire que l’humanité a connu des hommes qui pensaient qu’ils portaient le poids du monde sur leurs épaules, ils se sont effondrés même une feuille d’arbre n’a pas bougé. C’est pourquoi l’homme doit faire preuve d’humilité.

Vous avez appartenu au Conseil national de la transition (Cnt) en 2010. A votre avis quelle est la durée raisonnable de cette transition ?

Je ne fixe pas une durée. Il faut d’abord qu’on détermine les étapes. Il faut qu’on prenne le temps de bien réfléchir cette fois-ci parce qu'on a connu les expériences passées. Contrairement à ce que les gens croient, il n’y avait pas eu de nouvelle Constitution en Guinée.  On avait demandé au CNT de faire une relecture de la loi fondamentale de 1990 et de l’enrichir. Je me permets de le dire parce que j’étais membre de la commission constitutionnelle qui a élaboré la loi fondamentale de 1990. (…). La Constitution de 2010 est une bonne base de discussion sans avoir à recommencer tout étant donné que les principales libertés sont affirmées, les institutions y sont.

Est-ce que vous êtes disposé à participer à l’élaboration d’une nouvelle Constitution ?

Compte tenu de ce qui vient de se passer, je ne refuserai jamais d’apporter ma contribution.  Il faudrait cette fois-ci qu’on fasse quelque chose qui soit pérenne. On parle de Constitution, mais je voudrais vous dire une chose, de par l’expérience que j’ai dans le domaine juridique, le plus important c’est avoir l’esprit des lois. Que chacun de nous soit convaincu que les règles élaborées ont un caractère obligatoire pour tout le monde. Vous avez beau élaborer une Constitution, cousue en lettre d’or, si vous ne respectez pas ses règles c’est un simple ornement, un papier qui ne sert à rien du tout. C’est ce qui nous manque. On élabore les règles pour qu’on dise nous aussi on a une Constitution.

Interview réalisée par Abdoul Malick Diallo

Pour Africaguinee.com

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Créé le Mercredi 22 septembre 2021 à 11:00