Baptêmes à Conakry : ces dépenses "inutiles" qui ruinent les organisateurs…

Reportage
Image d'illustration
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CONAKRY-Dans la tradition de nombreuses communautés en Guinée, le baptême symbolise un moment très important pendant lequel les parents décident de donner un nom à leur nouveau-né. La Guinée où plus de 90% de la population est de confession musulmane, généralement la cérémonie se tient au septième jour de la naissance.

Le jour du baptême, les parents de l’enfant immolent un mouton ou une chèvre en guise de sacrifice, pour donner un nom au nouveau-né. On prépare aussi toute sorte de mets pour les convives. Ce qui n'est pas mal en soit. Dans l'imaginaire populaire, tout ce qu'on fait comme sacrifice ce jour se transforme en bénédiction pour l'enfant. Mais de nos jours, cette tradition constitue une véritable saignée financière pour les parents. On assiste même des cas où c'est une véritable bombance. Du coup, après la cérémonie, la quasi-totalité des mets préparés sont destinés à la poubelle. Simple gâchis ! Sans compter d'autres "troubadours" qui s'invitent pour quémander voire même exiger de l'argent, des habits aux parents, déjà groggy par des dépenses de toute nature.

Selon un classement du PNUD (programme des nations-unies pour le développement) réalisé en 2019, la Guinée est l'un des pays du monde ayant le niveau le plus faible en terme d'indice du développement humain (IDH). La Guinée est classée au 154ème rang mondial et 36ème en Afrique. Selon la Banque mondiale, la Guinée est l'un des pays les plus pauvres au monde avec 926 dollars de PIB (produit intérieur brut) par habitant, sur une population estimée à 13 millions d'habitants en 2019.  Plus de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté avec moins d'1 dollar par jour. En dépit de cette réalité qui démontre à quel point le niveau de pauvreté est latent, on constate dans la société guinéenne des pratiques qui soulèvent des interrogations. C'est le cas de la célébration des cérémonies.

A Conakry par exemple, certains responsables de famille qui ont pourtant des revenus très moyens, déboursent jusqu’à dix millions de francs guinéens voire plus pour l’organisation d'un baptême. Ceux qui n'ont pas les moyens vont s'endetter pour honorer une "tradition" devenue un fardeau. Tout ça pour un retour presque néant.

Il est 14h ce mercredi 12 août 2020. Nous sommes au quartier Wanindra, dans la commune de Ratoma. Boubacar Barry a organisé le baptême de son dernier enfant il y a de cela juste dix jours. Il accepte de nous parler les dépenses qu’il a eues à faire lors de cette cérémonie. D’entrée, il nous fait savoir que sans le soutien d’un de ses grands frères, il n’aurait pas pu s’en sortir parce que les dépenses étaient énormes. 

« Le baptême que je viens d’organiser, c’est Dieu qui m’a aidé et grâce au soutien de mes grands frères. Dans cette affaire, même si tu es riche, si tu n’as pas un bon conseiller tu ne vas pas t’en sortir. Parce que moi, quand on a fixé le jour du baptême, ils m’ont demandé combien j'ai prévu pour la cérémonie. J’ai répondu que j’ai quatre millions de francs guinéens. Ils m’ont fait savoir que c’est insuffisant. Mais comme, c’est ce que j’avais, ils m'ont promis de m'aider. C’est ainsi qu’ils se sont engagés à prendre en charge les frais liés à l’achat du mouton et autres. De mes quatre millions, on a dépensé trois millions pour l’achat des condiments. Et avec un million on a acheté des jus pour les invités. Et tout ça était uniquement destiné aux parents de mon épouse, donc ma belle-famille », explique-t-il. Ce n’est pas tout! Pour l’achat du lait qu'on doit fermenter pour accompagner le couscous pour les convives, M. Barry a dépensé 500 mille francs guinéens.

« Dans les quatre millions, on n’a pas parlé du mouton. Et c’est là que le soutien de mon grand frère est intervenu. Parce que c’est lui qui a acheté le mouton à deux millions cinq cent mille francs guinéens, et un sac de riz (siam), ainsi que du riz local », ajoute Boubacar Barry, avant de préciser que dans tout ce qu’il vient d’énumérer, l’habillement de sa femme et de l’enfant ne font pas partie des dépenses citées ci-haut. Pour ces deux, il dit avoir dépensé au moins un million trois cents mille francs guinéens.

Au terme de la cérémonie, M. Boubacar Barry a fait le décompte final de ce que ses invités lui ont amené en retour. Il s’est retrouvé avec une somme qui n’atteint même pas un million de francs guinéens.

« Après le baptême, j’ai fait le calcul. Pour mes amis, les voisins, parents et les mouvements associatifs auxquels je suis membre, quand j’ai fait le décompte, je me suis retrouvé avec 850 000 GNF (huit cent cinquante mille francs guinéens). Ce sont les différentes contributions que j’ai reçues de tous mes invités », martèle M. Barry qui tout de même, assure que ses explications ne visent pas à décourager les célibataires à se marier. Selon lui, c’est juste une façon de démontrer les charges de certains responsables de familles dans la capitale.

Pour Oumar Diallo, jeune commerçant, les dépenses ont été moins coûteuses que M. Barry, notre premier interlocuteur. Rencontré à Kissosso, un quartier de la banlieue de Conakry, ce citoyen affirme qu’il a moins dépensé pour l’organisation du baptême de son fils il y a cela quelques mois maintenant.

« Si j’ai bonne mémoire, j’ai dépensé au minimum trois millions francs guinéens pour le manger, les jus, et l’eau pour mes invités et le mouton de sacrifice. En plus de l’habillement de mon épouse et de l’enfant, le tout peut aller jusqu’à quatre millions de nos francs », explique Oumar Diallo.

En revanche, ses invités ont réussi à mobiliser environ un million d’après son calcul final après la cérémonie. C’est ainsi dira-t-il, « de nos jours, organiser une cérémonie n’est pas facile parce que tout est cher. Cependant tout dépend des moyens de l’organisateur. Certains dépensent jusqu’à dix millions francs, et d’autres, faute de moyens, sont obligés d’organiser le baptême de leur enfant au village parce que là-bas ça coûte moins cher qu’ici » ajoute Oumar Diallo, commerçant de profession.

Interrogé sur l'origine de ce phénomène de société, Mamoudou Mariam Tounkara, sociologue et doctorant en sociologie explique :

« Il y en a qui se basent sur la tradition musulmane lorsqu’ils organisent les baptêmes. Ils dépensent énormément parce que cela traduirait une pluie de bénédictions pour l’enfant, ça c’est l’aspect religieux.  Même si une catégorie de musulman notamment les wahhabites qui disent agir en respectant la sunna du Prophète (PSL), eux recommandent la sobriété pour le baptême », avance cet enseignant chercheur.   

En plus de cela enchaine-t-il, « c’est devenu un fait social. Parce que les gens profitent de cette cérémonie pour montrer leur degré de réussite sociale mais aussi économique.  Chacun voudrait que les personnalités de haut rang se retrouvent à son baptême, et cela véhicule un message de démonstration sociale de l’organisateur. Mais aussi, ces dépenses exorbitantes auxquelles se livrent certains pour cette cérémonie, c’est aussi de montrer leur réussite économique », explique M. Tounkara.

Toutefois, il est important de préciser que dans certaines communautés guinéennes, l’organisation du baptême n’est pas aussi contraignant. Cela dépend des conceptions religieuses ou coutumières de ceux-ci.

 

Reportage réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel: (00224) 664-72-76-28

Créé le Jeudi 13 août 2020 à 17:11

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