Accession de la Guinée à l’indépendance : Les confidences du Pr Ibrahima Caba Bah…

Interview
Professeur Ibrahima Caba Bah
Professeur Ibrahima Caba Bah

CONAKRY- Ce mercredi 2 octobre 2019, la Guinée fête les 61 ans de son accession à l’indépendance. Plusieurs décennies après cette journée historique, certains gardent encore des souvenirs. Le Professeur Ibrahima Caba Bah est l’un des pionniers de l’indépendance. Des moments d’euphorie au désenchantement, le Professeur Caba Bah nous dit tout. Depuis son domicile à Labé, Africaguinee.com lui a tendu le micro. Exclusif !!!

 

AFRICAGUINEE.COM : Comment avez-vous vécu les derniers moments qui ont précédé l’indépendance de la Guinée en 1958 ?

 Pr. IBRAHIMA CABA BAH : J’étais déjà adulte à cette date. J’ai participé aux différentes sensibilisations la population pour faire accepter l’idée d’être indépendant. Alors l’indépendance est venue par surprise en Guinée, il faut le dire. On ne le dit pas assez. On parle de lutte, mais la lutte contre la colonisation a été menée par les étudiants, les syndicats principalement et quelques notables progressistes. Ce sont ceux-là qui ont mené la lutte sur le plan verbal. L’une des actions les plus marquantes, les plus positives, ça été le travail des Cheik Anta Diop, les Ki-zerbo qui ont montré que la colonisation est un accident de l’histoire dans le monde. Quand ils ont publié, ça a permis de recruter des alliés en Europe même. Parce que l’indépendance de la Guinée et des colonies africaines en général, ce n’est pas seulement le travail des africains. Il y avait en Europe des alliés objectifs. 

Par exemple moi j’étais étudiant en France pendant la guerre d’Indochine. A l’époque, il y avait une large fraction de l’opinion qui était contre la colonisation, qui était contre l’envoi des troupes pour combattre au Vietnam. Quand les français ont été défaits en Indochine, c’est les américains qui ont pris la relève mais là aussi ça été arrêté parce qu’il y a eu une forte campagne à l’intérieur  des Etats-Unis contre la Guerre d’Indochine. À l’époque des gens se couchaient  en  travers des rails pour empêcher les trains qui transportaient les munitions et les troupes de passer. Donc c’est un moment de l’histoire sur lequel il est bon de réfléchir.

Elhadj Abourahamane Bah a écrit ceci concernant l’indépendance de la Guinée : « Allahu on gnaawi independance on hebhaama è horèbhouttou mo gooto wo arisikata ». Ce qui peut signifier littéralement : « Dieu a voulu que nous ayons l’indépendance dans la paix à laquelle personne ne s’attendait ». C’est le cas de la Guinée. C’est suite à un échange de parole entre Sékou Touré et De- Gaulle. Sekou Touré a parlé  avec sa véhémence habituelle et De-Gaulle a répondu comme un homme fatigué et surpris. Thierno Abdourahamane a aussi rajouté «  Guinée woti NON ka De Gaulle on Nouli o djoniti ein leydi men sabou Hala makko o firtata » ce qui signifie « La Guinée a voté NON chez De Gaulle qui a signifié qu’il nous rend notre pays parce qu’il tient à sa parole ». 

Où étiez-vous lors du referendum du 28 septembre 1958 et le jour de la proclamation de l’indépendance le 2 octobre ?

Le 28 septembre 1958 j’étais à Paris parce que j’étais fonctionnaire du cadre métropolitain. Donc j’avais un droit de vacances à Paris. C’est à Paris que j’ai voté. Ce sont des communistes qui géraient le bureau. Dans mon bureau tout le monde a voté Non. À cette époque, en France tous les communistes ont voté Non. Des gens comme François Mitterrand étaient contre la constitution de la communauté franco-africaine bien qu’ils soient une forte minorité. Ce n’est pas un phénomène strictement colonial. L’aspect colonial, certains français estimaient que les colonies coûtent plus chères à la France qu’elles ne rapportent et que par conséquent il faut relâcher. De Gaulle a été conquis par ces gens-là.

 C’est le 2 Octobre 1958 que je suis rentré  en Guinée. L’avion nous a pris le 1erOctobre pour atterrir à Dakar sans continuer à Conakry. C’était déjà la guerre des mots entre la Guinée et une frange de la France. Comme le billet que j’avais c’était Paris-Conakry il fallait que la compagnie assume. Ils ont pris un petit avion les DC3 qui m’a ramené j’étais avec toute ma famille, ma femme et mes deux enfants.

Que s’est-il passé à votre arrivée dans la République nouvellement indépendante ?

Quand j’ai débarqué le premier bonhomme que j’ai rencontré c’est un avocat. J’ai oublié son nom. Il me dit ah l’indépendance nous tombe sur la tête. J’ai dit comment ça ? Il dit voilà la France nous a retiré tous les juges. Nous avocats sommes obligés de présider les procès. Donc, c’était changer du  tout au tout parce que le métier d’avocat était une profession libérale tandis que le juge est un fonctionnaire. 

Comment vous avez vécu particulièrement les années qui ont suivi l’indépendance de la Guinée ?

J’étais directeur de l’école normale de Kindia où j’exerçais depuis un an. J’ai continué le travail,  il fallait recruter des enseignants parce que tous les professeurs étaient partis. Ceux qui sont restés sont des français venus à titre personnel. Ils n’étaient pas des professeurs du cadre Français. En fait c’est des gens qui sont venus protester contre l’attitude du Gouvernement De-Gaulle. Donc je suis resté là. On m’a envoyé à Dakar en mission pour demander aux sénégalais de venir aider. Ce qui m’a frappé là aussi, quand je suis arrivé on m’a demandé qu’est-ce que je suis devenu. J’ai répondu que j’occupe le poste de directeur de l’école normale. Ils se sont mis à applaudir frénétiquement. Je me suis posé la question pourquoi on m’applaudissait autant. On me dit  c’est parce que tu es directeur maintenant alors qu’avant ce n’était pas possible. Je me suis dit je comprends pourquoi les gens veulent l’indépendance. Certains c’est pour avoir des postes, ça m’a un peu déçu.

Parlez-nous cette euphorie des premières années de l’indépendance chez les guinéens…

Les premières années, disons 1959-1960 vraiment c’était l’euphorie. Chacun était enthousiaste. L’idée que tout le monde avait, c’était de travailler dans le sens du développement. C’était la joie partout jusqu’en 1961 trois ans après. Mais comme on ne faisait que parler, finalement il y a eu des difficultés économiques notamment les ravitaillements. Ils ont commencé à dire un bateau de riz qui devrait venir a été détourné par des anti-guinéens. En fait ils ont commencé à créer des complots. 

Comment avez-vous été arrêté ? 

En 1961 il y a eu une réforme générale de la fonction publique. C’est le syndicat des enseignants qui était à la pointe des revendications. Beaucoup d’enseignants avaient déserté l’éducation et ont obtenu des postes dans l’administration en tant que militants du PDG en remplacement des fonctionnaires français. Les enseignants qui sont restés étaient presque à la touche. Ils ont demandé une revalorisation. La revalorisation a été faite sans aucun dialogue avec les enseignants. Du coup c’est une contestation qui a suivi. Puis on dit voilà, c’est un complot. Je me rappelle de l’expression. Ils ont dit que nous avons envoyé des documents stratégiques à l’extérieur. Un document du mémorandum avait été envoyé au syndicat de l’AOF (l’Afrique occidentale Française, Ndlr). Nous avons été jugés et condamnés en tant qu’enseignants. Ça été le début de la décrépitude du pays.

Aviez-vous purgé entièrement votre peine ou vous avez été gracié par le régime ?

Je aussi allé au-delà de ma peine. J’ai été condamné à 5 de prison j’ai fait 7 ans. Reotra et Koumandjan ont écopé de 10 ans de prison. Mbaye Seck, Djbiril Tamsir et moi 5 ans de prison. Nous avons été condamnés en 1961. En 1964 on nous a transférés dans les prisons de l’intérieur du pays. C’était au moment de l’arrestation des petits Touré et autres. Il n’y avait plus de places dans les prisons de Conakry. On m’a envoyé à Faranah où j’ai passé trois ans jusqu’en 1968.  

J’ai recouvré ma liberté à l’occasion du 5ème congrès quand Sekou Touré s’est  fait proclamer responsable suprême de la Révolution. En fait ça été son apogée. Il était heureux, il a ordonné la libération de tous les détenus condamnés en 1961. Sinon on allait rester là-bas à vie. C’était en 1968. 

À votre avis était-il nécessaire d’aller à l’indépendance en 1958 ou bien il fallait attendre la vague de 1960 ?

Attention !1960, c’est la conséquence de 1958. C’est indéniable. L’indépendance de la Guinée c’est un fait de Dieu. Ce n’est pas accidentellement, sinon  tous les évènements historiques, c’est des accidents. Mais quand la Guinée a pris son indépendance, les autres pays ont vu que la Guinée n’est pas tombée, c’était un peu décevant. Dès lors, les mouvements des syndicats et des étudiants dans ces pays se sont accentués. (…). Après, c’est De-Gaulle lui-même qui a décidé que les autres pays  de la colonie accèdent à l’indépendance. De Gaulle a dit en Guinée qu’il ne s’opposera pas si la Guinée vote NON. Mais aux autres, il a dit on vous octroie l’indépendance. Ce qui est différent.

 

Interview réalisée par Alpha Ousmane Bah(AOB)

Pour Africaguinee.com

Tél. : (+224) 664 93 45 45

Créé le Mercredi 02 octobre 2019 à 15:33