Monnaie Eco : les "craintes" de l'économiste guinéen Mamady Keita...

Economie
Mamady Fatoumata Keïta Economiste, enseignant chercheur et spécialiste des questions monétaires
Mamady Fatoumata Keïta Economiste, enseignant chercheur et spécialiste des questions monétaires

CONAKRY-Les pays de la CEDEAO ambitionnent de lancer une monnaie unique appelée « Eco » en 2020 pour faciliter l’intégration économique dans la sous-région. Quels sont les risques et avantages de cette noble ambition ? La Guinée est-elle suffisamment prête pour migrer vers une zone monétaire unique ? Africaguinee.com est allé à la rencontre de l’univeersitaire Mamady Fatoumata Keïta Economiste, enseignant chercheur et spécialiste des questions monétaires. Exclusif !!!

AFRICAGUINEE.COM : Les pays de la CEDEAO envisagent de lancer la monnaie unique appelée « Eco » en 2020. Techniquement cette ambition cela vous semble-t-elle faisable ?

MAMADY FATOUMATA KEITA : Techniquement c’est faisable. Mais est-ce que d’ici 2020, ça pourrait être fait ? C’est là où il y a la question. Sinon sur le plan technique c’est faisable. Mais là où il y a un peu de problèmes, c’est dans le délai imparti pour la mise en place de cette monnaie compte tenu des plusieurs facteurs économiques qui rentrent en jeu.

Quels sont ces facteurs ?

Par exemple les critères de convergence. Vous savez la monnaie unique devrait être mise en place depuis 2003.  Lors de la conférence d’Accra du 20 avril 2000, les chefs d’Etats de cinq pays de l’Afrique de l’Ouest se sont réunis pour décider de la mise en place de cette monnaie unique. Elle devait être mise en circulation en 2003, mais ça a été reporté en 2005 par la suite en 2009 encore en 2015 et enfin en 2020. Mais est-ce que d’ici 2020 les gens seront encore prêts pour cela ? Parce que tous ces reports-là étaient liés par le fait que les critères de convergence n’étaient pas encore atteints. Donc nous sommes encore là pour voir effectivement si ces critères seront atteints d’ici là.

Pouvez-vous nous donner ces critères de convergence ?

Il y a le critère du niveau d’inflation, le critère du déficit budgétaire, il y a aussi le critère de la dette extérieure et le critère de produit intérieur brut (PIB). Il faut que ces critères dits macroéconomiques puissent converger, c’est-à-dire que ça puisse se rapprocher parce que nous avons certains pays comme le Nigéria qui est aujourd’hui une des puissances économiques en Afrique qui doit avoir une même monnaie avec d’autres pays qui n’ont pas encore atteint un certain niveau de maturité économique. C’est difficile que ces pays puissent avoir les mêmes monnaies et que cela puisse être favorable pour tout le monde. Donc, c’est la raison pour laquelle, on essaye d’atteindre d’abord les critères de convergence qui sont déjà ciblés. Si tous les pays sont dans ces normes ça voudrait dire que les pays sont maintenant prêts à décoller économiquement ensemble. Mais les pays n’ont pas le même niveau du développement économique. Par exemple le Nigéria à 86% du PIB des six (6) pays qui sont en train faire la monnaie unique ZMAO. C’est après cette monnaie unique en 2020 que les deux zones monétaires vont fusionner c’est-à-dire la ZMAO et UEMOA qui est constituée des pays du franc CFA et ça encore la date n’est pas fixée. Pour la ZMAO, les six (6) pays n’ont pas le même niveau économique. Donc, c’est difficile pour ces pays-là de fusionner parce qu’avec les déséquilibres économiques de  part et d’autre  ne pourront pas être favorables pour tout le monde.

Parlant spécifiquement de la Guinée, est-ce que notre économie est suffisamment robuste pour migrer vers cette monnaie unique Eco sans avoir de conséquences négatives?

Ce n’est pas l’économie en tant que telle qui doit être robuste mais le système mise en place. Donc est-ce que le mécanisme qui suit notre économie peut nous permettre d’aller vers une monnaie unique ? Ces mécanismes sont liés aux critères de convergence. Heureusement le pays a pu atteindre un certain niveau de taux de baisse d’inflation et aussi au niveau du produit intérieur brut. Donc si tous les facteurs économiques sont au vert, la croissance économique est là, rien ne nous empêchera d’aller vers cette monnaie unique. Mais nous savons bien que les facteurs macroéconomiques ne sont pas favorables. La dette extérieure, les déficits budgétaires, tant que ces problèmes ne sont pas résolus, ce n’est pas opportun d’aller vers une monnaie unique.

Quels sont les avantages de cette monnaie unique ?

Les avantages pour l’ensemble, il y aura l’intégration économique dans le vrai terme. Parce que l’intégration économique, c’est la suppression de toutes les barrières qui peuvent empêcher les échanges entre les différents pays. Donc s’il y a une intégration qui renforce les liens de coopération entre les différents pays de la sous-région, cela va développer le commerce intra zone, ça favorise également l’harmonisation des systèmes de payement.

Et pour la Guinée spécifiquement…

Pour la Guinée, si nous arrivons à mettre l’accent sur la production nationale cela va nous être beaucoup utile parce qu’il y a des domaines dans lesquels, la Guinée est spécifiquement reconnue mondialement comme dans le domaine de la bauxite. Nous avons des choses à vendre à l’extérieur.

Il y a-t-il des risques ? Si Oui lesquels ?

Les risques pour la Guinée, c’est que nous allons perdre la souveraineté monétaire. La  monnaie représente la souveraineté des Etats. Donc si vous décidez d’aller vers une fusion monétaire alors vous perdez cette souveraineté. L’autre aspect, ce que vous perdez aussi l’arme monétaire qui est la politique monétaire. Au fait, notre pays est habitué à gérer les crises d’une manière un peu plus spécifique. Par exemple le fait d’avoir notre propre monnaie, comme vous le savez en 2007 par exemple, lors qu’il y a eu des crises sociales avec les syndicats et le Gouvernement, il y avait beaucoup des difficultés. Ils ont mis en circulation de nouvelles coupures de monnaie, les billets de 10 000 de couleur verte, c’était de la planche à billet en effet. Nous avons une politique, lorsque l’Etat est dos au mur c’est-à-dire qu’il a des difficultés de payer les fonctionnaires, de faire face aux effets de la crise, l’Etat peut créer des faux billets conventionnels pour payer les gens pendant un certain temps, après on les retire dans la circulation. Mais quand vous êtes dans une zone monétaire ça c’est fini, vous ne pouvez plus le faire.

Pour l’ensemble, ce que nous craignons de plus c’est quoi ? Ce que nous voulons faire à l’image de l’euro. Et les gens savent comment l’euro a été créé. Ils ont commencé d’abord à mettre en place le système de change européen qu’on appelle ECU qui n’était pas une monnaie physique mais qui était une valeur numérique à travers laquelle on évaluait une monnaie dans un autre pays pour pouvoir déterminer le taux de change. Quand les gens se sont habitués à ce système monétaire, c’est ainsi qu’ils ont essayé de créer les billets pour remplacer cet instrument numérique. Alors j’aurais préféré que ce soit d’abord par une monnaie numérique, chacun garde sa monnaie nationale qu’on mette une monnaie numérique qui puisse évaluer les différentes monnaies et à la suite on essaye maintenant de matérialiser par les billets. Mais vouloir commencer par les billets ça va créer assez des problèmes au niveau de la population à la base.

L’autre crainte, je ne voudrais pas que ce soit une monnaie qui va appartenir à l’occident parce que c’est encore difficile. Quand vous voyez le CFA c’est la France qui gère. Jusqu’à présent, le CFA est fabriqué en France avec toutes les conditions que nous connaissons. Donc si nous voulons une monnaie unique pour la communauté africaine, il faudrait que ce soit une monnaie appartenant à l’Afrique non pas à l’occident, que la gestion soit faite par les africains, que l’impression soit faite en Afrique, que le contrôle soit fait en Afrique et que ça ne soit pas lié à une autre monnaie extérieure, qu’il y ait un taux de change mais pas un arrimage contre une autre monnaie. Nous voudrions que ce soit une monnaie indépendante, une monnaie pour l’Afrique sinon que les risques vont être plus grave que ce qui se passe au niveau de la zone CFA.

Quel appel lanceriez-vous aux autorités guinéennes ?

Je voudrais que les autorités guinéennes ne se pressent pas. Ce n’est pas une obligation. On peut rejoindre les autres s’il le faut, mais mettons tout d’abord en œuvre parce que quand il y a accord chacun défend son côté pour un premier temps. Donc faisons tout pour stabiliser notre économie, la mettre sur les rails avant d’aller vers une zone monétaire. Parce que si nous allons directement vers une zone monétaire sans être prêt nous allons subir les conséquences. Vous avez vu avec l’euro, la Grèce a payé les frais, vous avez vu en Italie également. Les conséquences sont graves pour les pays qui ont un faible niveau économique. Donc il faudrait prendre toutes les mesures pour s’engager.

Interview réalisée par Oumar Bady Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 666 134 023

Créé le Jeudi 29 août 2019 à 17:30