Gambie : Que reste-t-il de l’héritage de Jammeh ?

Gambie

KANNILAI-Trois ans après son départ du Pouvoir, Yahya Jammeh a laissé derrière lui un héritage dont le bilan est plus que mitigé. 

Situé au sud de la Gambie près de la frontière avec le Sénégal, le village de Kannilai qui relève de la région de Brikama a perdu de son ambiance habituelle depuis le départ de Jammeh du pouvoir. Les marchands installés ça et là, qui autrefois fructifiaient leur commerce à travers les mouvements de foule qui accompagnait Jammeh ont tous quitté. Le village est devenu méconnaissable. Il n’y a que quelques nostalgiques du coin qui s’y trouvent. Ces derniers espèrent hypothétiquement la reprise des activités un jour à Kannilai. De la rentrée de Kannilai jusqu’au Palais de Jammeh, l’on est frappé par les écriteaux d’avertissement à l’endroit des visiteurs. « it’s just the visit that you are allowed, so no taking a picture or video, we watch you until the exit » (c’est juste la visite qui vous est permise, donc aucune prise de photo ou de vidéo, nous vous observons jusqu’à la sortie). 

Dans le complexe qui s’étend sur plusieurs hectares, des soldats de l’armée gambienne assurent la sécurité des lieux. À l’intérieur un calme olympien règne dans cette vaste résidence devenue presque fantôme. Sur chaque endroit de la partie habitée,  un proche de l’ancien président est installé avec sa famille dans un bâtiment de haut standing dont certains hauts dignitaires de son régime qui ont replié au village. La partie qui abrite la résidence privée de Jammeh n’est plus que l’ombre d’elle-même. Fermée, apparemment aucune âme n’y habite depuis le départ de Yahya Jammeh qui a trôné à la tête de ce petit pays pendant 22 ans sans partage. L’on parle d’ailleurs de main mise par une commission d’enquête qui aurait aussi vendu tout le parc animalier au profit du trésor public. De vieux engins de l’armée et certains effets sont encore visibles à certains coins du complexe. Des champs en jachères et des jardins non entretenus y sont visibles. Pourtant, jusque dans un passé récent, cet endroit était  le point pour les grandes rencontres et les prises de décisions. Tous les hôtes de marque étaient reçus là. 

Trouvé à son salon à Kannilai entouré d’une grande famille, le frère de Yahya Jammeh a indiqué qu’il n’aime pas aborder en tête-à-tête un sujet qui concerne son frère. Malade, ce proche de Jammeh a plutôt préféré les échanges téléphoniques. Prudent au téléphone, il nous a confié qu’ils ne sont pas inquiétés par les nouvelles autorités.

frere_jammeh.png« Nous sommes là avec nos familles. Moi qui suis malade, je recouvre ma santé petit à petit. Les nouvelles autorités nous laissent en paix. Quant à mon  jeune frère (Yaya Jammeh, Ndlr) je n’ai pas de ses nouvelles. Mais nous, nous sommes là sans problème » a expliqué Karafan Jammeh, frère aîné de l’ex président.  

La présence de tout étranger dans cette vaste famille attire les regards des hôtes qui s’attendent à tout.  Ibrahima Sagna un habitant de Kannilai  estime qu’ils sont stigmatisés  à cause de la rébellion casamançaise. Il se souvient encore de l’arrivée des forces de la CEDEAO près à attaquer pour déloger Jammeh.

« Derrière les grands arbres que vous voyez là se trouve la limite entre le Sénégal et la Gambie. Il n’ya qu’une borne qui fait signe de frontière. Tous les sénégalais qui habitent derrière ici viennent à Kannilai pour des soins. Leurs femmes préfèrent venir accoucher par là que d’aller à Bindiona sur le territoire sénégalais à 50 km, leurs enfants étudient sur le sol gambien ici. Toute la partie c’est la région de la Casamance. On accusait ‘’The boss man’’ (Yaya Jammeh, Ndlr) de soutenir la rébellion casamançaise. Mais ce ne sont que des paroles. Moi je tourne dans toute la zone ici à moto. Jamais je n’ai vu un rebelle. La rébellion dont on parle est loin d’ici. Elle est vers Sibanor là-bas. Derrière cette brousse, le Sénégal a au moins trois P.A (Points d’Appui, ndlr).  Donc aucun rebelle  ne peut vivre par-là. La base militaire qui est installée à l’entrée de Kannilai en venant de Banjul c’est la CEDEAO qui est là. On leur avait dit que tout le village est constitué d’hommes armés. Depuis qu’ils sont là ils n’ont rien trouvé. Le jour où ils ont débarqué ici, ils ont abandonné leurs véhicules au pont, ils sont venus pas à pas jusque-là. Par après, des chars de combat ont suivi. Ce jour nous avons tous tremblé de peur craignant des violences », explique cet habitant de Kannilai.  

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Bojang une nièce de Jammeh  qui mangeait sur une natte indique que son oncle a été victime de complot afin qu’il quitte le pays après sa défaite parce que considéré gênant.  Pour elle son oncle avait accepté sa défaite sans aucune pression, mais dit-elle, il y a eu des gens qui l’ont poussé à l’erreur. 

« C’est des gens qui ne voulaient pas qu’il s’installe à Kannilai pensant qu’il ferait ombrage au nouveau président », a-t-elle expliqué. 

Installé à Kannilai depuis 16ans, ce ressortissant guinéen se souvient de la débandade qui a suivi l’arrivée des troupes de la CEDEAO pour désarmer le palais. 

« Après le départ de Jammeh du pays,  les hommes qui assuraient la sécurité du palais de Kannilai ont compris que la Gambie est déjà commandée par de nouvelles autorités qui ont d’ailleurs informé par téléphone que les forces de la CEDEAO venaient récupérer les armes qui sont sur place. Finalement les hommes de Jammeh sont sortis accueillir ceux de la CEDEAO au carrefour, ils sont entrés ensemble dans la forteresse, mais au début ils pensaient venir dans un champ de bataille. Ils ont ramassé toutes les armes qu’ils pouvaient transporter avec eux. Le reste ils ont envoyé des engins lourds pour les transporter dont 4 radars installés pour la sécurité du palais. Quand il a voulu résister, une balle puissante a été dirigée contre le palais de Kannilai à partir de Sindjan mais elle est tombée derrière des écoles un peu loin d’ici. C’est là que nous avons compris que c’était sérieux. Le président lui-même avait envoyé un hélicoptère pour vérifier si c’était vrai. Ce jour tous les commerçants en majorité des maghrébins ont fermé leurs boutiques pour s’éloigner de la zone. À 19 heures le même jour Kannilai était désert. Si réellement Jammeh refusait de partir, c’est ici qu’ils allaient bombarder d’abord. Heureusement il est parti. La zone reste la même mais l’ambiance habituelle n’y est plus », explique ce guinéen. 

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En ce moment, l’heure est à la vérité, la réparation et la réconciliation en Gambie. Tous les jours, des victimes témoignent de ce qu’elles ont subi tandis que les bourreaux passent aux aveux en présentant des excuses publiques à la télévision nationale Gambienne. Beaucoup de crimes sont en train d’être mis l’actif de Babili Mansa en exil en Guinée équatoriale. Il s’agit notamment de l’assassinat du célèbre journaliste Deyda Hydara le 16 décembre 2004 au volant de sa voiture par des hommes armés. 

 

Alpha Ousmane Bah(AOB)

De retour de Kannilai

Pour Africaguinee.com

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Créé le Dimanche 11 août 2019 à 21:50