Comment comprendre la hausse des prix observée actuellement sur le marché des tissus locaux et l’indignation des internautes ?

Libre Opinion

Les internautes guinéens ont fortement promu ces dernières semaines l’achat des tissus locaux, notamment pour la fête de Tabaski à venir. Les raisons étaient tantôt économiques, tantôt nationalistes (patriotiques pour être plus positif). Les deux logiques ont été aussi combinées pour soutenir ce retour gagnant à la source. 

Cependant depuis une semaine, l’unanimité commence à s’effondrer. Les uns et les autres commencent à s’indigner de la hausse des prix. Les uns parlent d’abus ou de tromperies de la part des producteurs et distributeurs. Les autres parlent de spéculateurs cyniques dans une tentative de distinguer les braves producteurs des méchants et opportunistes distributeurs.

Je me propose de déconstruire cette lecture. L’objectif est de montrer que la dynamique de prix observée correspond effectivement à un fonctionnement classique du marché, donc était prévisible. Je le ferai en 5 temps :

1. Une demande anticipée en hausse :En faisant la promotion du « consommons guinéen » pour la fête à venir,  les internautes ont fait augmenter la demande anticipée sans donner du temps aux producteurs d’ajuster leur production. Cette hausse de la demande serait due à une entrée de nouveaux consommateurs suite notamment de ce qu’on pourrait appeler une modification des goûts. Et une modification des goûts des consommateurs peut entrainer une augmentation des quantités demandées pour prix de marché donné. 

En conséquence, le nombre de personnes souhaitant s’habiller par exemple en Leppi a augmenté avec la promotion des tissus locaux. Ainsi, il faut donc une quantité de Leppi plus importante  cette année que celle de l’année dernière pour répondre aux besoins.  Tous les acteurs du marché (producteurs et acheteurs professionnels) savent cela et tiennent compte de cela dans leurs comportements d’achats ou de vente. 

2. Une demande anticipée  supérieure à l’offre anticipée :Considérons que le marché des tissus locaux était l’année passée à la période de la fête globalement en équilibre, l’offre était égale à la demande. Avec la promotion de consommons local, et l’arrivée effective des nouveaux consommateurs comme le Syli National et ses fans, les acteurs  du marché estiment à juste titre que demande va s’accroitre sur une période courte (d’ici la fête). La consommation de tissus obéissant ici à un effet de mode. Les économistes disent dans ce cas que nous sommes en présence d’une demande élastique. Ces mêmes acteurs (producteurs et distributeurs de tissus) savent que l’offre est inélastique, c’est-à-dire que l’offre varie lentement, notamment à court terme. L’offre désigne la quantité de tissus produits. Il est difficile, voire quasiment impossible, d’augmenter de manière significative la quantité  de tissus en l’espace d’un mois, voire moins. Cela est lié au processus de production. Il faut des intrants et du temps à chaque étape du processus de production.

3. Une nécessaire hausse des prix :La loi de l’offre et de la demande soutien que tout déséquilibre entre l’offre et la demande occasionne la fluctuation du prix du produit concernée sur le marché. Si la demande est supérieure à l'offre (situation d'excès de la demande par rapport à l'offre), le prix est inférieur au prix d'équilibre. Tous les consommateurs ne peuvent être satisfaits. Cette pénurie favorise une hausse des prix (jusqu'au prix d'équilibre).  En effet, les plus riches des acheteurs vont surenchérir pour s’assurer qu’ils accèdent aux produits qu’ils souhaitent dans un contexte de rareté. Le processus de surenchère commence par la compétition en distributeurs pour accéder à la marchandise au niveau des producteurs. La survie de l’entreprise de distribution y dépend.  Cette compétition conduit à des hausses de prix qui sont répercutées au niveau du consommateur final.

4. Enfin, une hausse la production à moyen termes et un retour au prix d’équilibre : L’offre est déterminée par plusieurs facteurs, notamment le prix du marché, la période de temps considérée et la technologie. 

Ainsi, si le prix du bien augmente, la quantité produite de ce bien augment également avec le temps. En effet, la hausse du prix entraine, toute chose égale par ailleurs, une augmentation  du profit et qui à son tour incite à une augmentation des quantités produites.  D’abord, ceux qui sont déjà sur le marché vont augmenter leur production, ensuite des nouveaux producteurs vont arriver sur le marché.

Toutefois, quand le prix augmente, les quantités demandées diminuent. Quand le prix augmente le nombre de personnes disposées à acheter le bien à ce prix diminue. Les personnes qui trouvent par exemples les prix élevés vont se tourner vers des produits substituables plus accessibles. Ils vont aller par exemples des tissus locaux de plus prisés aux moins prisés. Ils peuvent se tourner aux produits importés.

Toutes ces dynamiques combinées vont conduire un nouvel équilibre caractérisé par des quantités produites plus élevées.  C’est le souhait des promoteurs de la consommation de tissus guinéens, car cela est synonyme de création de richesses et d’emplois pour des guinéens. Cependant cela passe nécessairement par une hausse du prix à court terme. 

5. Une tentative d’explication de l’indignation : Les indignations viennent d’abord d’un manque de connaissance du fonctionnement des marchés. Les « patriotes », souvent centrés sur des valeurs et principes, du moins dans les discours,  ont du mal à comprendre que les intérêts (l’argent) constituent souvent les incitatifs dominants d’un marché.  

Ensuite, on peut y voir l’expression de la surprise des consommateurs venus vers les tissus locaux par modification de goût. Cette composante  raisonne à prix constant. Or son arrivée sur le marché impacte le prix à la hausse à court terme. 

Nous devons cependant savoir que cette hausse des prix est l’incitatif de la hausse de la production de tissus, source d’emplois, de richesses et de croissance interne. 

 

Mamadou BARRY

Economiste

mamunbar@yahoo.fr

Créé le Mardi 25 juin 2019 à 16:17