Djigui Camara révèle: « les guinéens qui tuent leurs compatriotes en Angola… » (Interview)

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Interview
Ambassadeur Djigui Camara
Ambassadeur Djigui Camara

CONAKRY-Pourquoi les guinéens sont-ils souvent victimes d’assassinat en Angola ? Qui est derrière ces crimes perpétrés contre les ressortissants guinéens ? L'ambasssadeur de la Guinée en Angola lève un coin du voile sur ces actes. Ses révélations sont troublantes !

Djigui Camara qui accordé un entretien à votre quotidien en ligne révèle que pour des certains cas, ce sont des guinéens qui complotent des meurtres contre leurs compatriotes. Le diplomate guinéen basé à Luanda parle également de la situation des guinéens vivant dans ce pays.

AFRICAGUINEE.COM: Excellence Monsieur l’ambassadeur bonjour ! Quelle est la situation des guinéens vivant en Angola ?

AMBASSADEUR DJIGUI CAMARA : Merci de l’opportunité que vous me donnez pour parler de manière un peu plus détaillée de la situation de nos compatriotes. La Guinée a eu des relations d’amitié profondes et a participé de manière très active à la lutte de libération de l’Angola. La Guinée est le pays où a été décidé de l’appui cubain aux pays lusophones de manière générale (…) Il fallait renforcer la lutte armée pour que ces pays lusophones puissent accéder à l’indépendance. La Guinée a apporté son appui de cette manière, en envoyant des contingents. De cette relation est née une profonde amitié si bien que lorsque l’Angola a amorcé après la guerre civile son développement, de nombreux guinéens ont été plus ou moins attirés par les richesses de ce pays. Ils sont venus s’investir et ils ont été bien accueillis. La vague migratoire a continué jusqu’à une période récente qui a coïncidé à la chute du baril et c’est en ce moment qu’on a constaté le départ de nombreux guinéens l’Angola pour d’autres pays. Mais il n’en demeure pas moins que même à l’heure actuelle, la communauté des ressortissants guinéens demeure la plus forte après celle de la RDC (République démocratique du Congo) avec laquelle l’Angola partage une large frontière.

Je dois dire que nos compatriotes ont prospéré. Il y a eu un indicateur ici sur place, le nombre de bâtiments qui a été réalisé par les ressortissants guinéens vivant en Angola. Les gens ont fini par penser que l’Angola est un pays de cocaïne. Alors ça a suscité tellement d’afflux que le flot a été difficile à maitriser. Les guinéens sont dans tous les secteurs notamment la distribution, l’agro-alimentaire et ils ont ouvert sur tout le vaste territoire d’Angola des boutiques qu’on appelle cantina. Ils distribuent même dans les zones non sécurisées ce qui explique un peu le taux de criminalité assez élevé dont ils sont victimes. Ils sont aussi dans l’industrie, dans les services, dans le diamant.

Mais ce qui est particulier dans leur situation c’est que la plupart de ceux-ci sont admis, ils exercent leurs activités économiques ou professionnelles sans avoir de papiers, sans carte de séjour, sans permis de travail. Les angolais le tolèrent. A ma prise de service, j’ai eu le privilège d’être accompagné par le ministre Bantama à l’époque qui était en mission, cette arrivée m’a donné l’opportunité de prendre contact immédiatement avec les autorités qui sont en charge de l’immigration, il nous a été dit à cette rencontre avec le ministre de l’intérieur, que sur l’ensemble des guinéens il n’y a que 500 qui ont les papiers légaux en tant que guinéen qui ont des cartes de séjour et des permis de travail. Il y a 5000 qui ont des cartes de réfugiés.

Alors c’était la situation à l’époque et elle n’a pas beaucoup changé si elle ne s’est pas empirée puisqu’il y a de nouvelles arrivées. Il y a aussi le fait que d’autres guinéens qui rentrent, sont enregistrés comme des Bissau-guinéens, Ivoiriens, ainsi de suite. Voilà globalement la situation. Moi je note simplement que même aujourd’hui, ils sont là, ils se sentent chez eux, ils ont fait des mariages et apparemment  ils se plaisent dans ce pays-là et ils mènent leurs activités même si par moment on les arrête, on les interroge après  on les laisse partir pour leurs activités.

Dans l’arrière-pays, il y’a beaucoup de guinéens dans les zones diamantifères (...) J’ai commencé à rendre visite aux guinéens dans les différentes provinces. Tout dernièrement j’étais dans une province proche de Luanda où des jeunes guinéens étaient inquiétés parce qu’il y a eu un changement du responsable de la police. J’ai initié une visite de courtoisie pour remercier les autorités provinciales qui étaient là pour l’accueil qu’ils témoignent à nos compatriotes et leur  dire que les guinéens sont disponibles pour participer aux actions de développement à chaque fois qu’il y a besoin (…).

AFRICAGUINEE.COM: disposez-vous de chiffres  sur le nombre de guinéens vivant dans ce pays ?

Il est difficile de recenser les guinéens. D’abord, la raison que je vous ai évoqué il y en a qui sont rentrés avec des documents Sierra-Léonais, Ivoiriens, Bissau-guinéens etc. En suite quand j’ai pris service, j’ai initié un recensement, je me suis limiter à Luanda, mais j’ai pu recenser 14.000 personnes à l’époque. C’était en 2015. Après la mise à jour lors des élections présidentielles, le chiffre était aux alentours de 16.000 rien que pour Luanda. Mais ce qui est difficile, non seulement il n’y a que certains ne sont pas guinéens, mais ils sont  dans des provinces. Et l’Angola fait 5 fois la superficie de la Guinée,  1.236 000 km². Pour que je puisse aller il faut de gros moyens pour visiter nos compatriotes dans ces provinces éloignées et faire un recensement exhaustif, avoir le nombre exact. Alors c’est très difficile. Mais je sais qu’ils sont très nombreux.

AFRICAGUINEE.COM: Les guinéens vivant en Angola sont souvent victimes d’insécurité. Comment expliquez-vous cela ?

Oui cela est vrai ! Mais je vais vous dire deux éléments historiques qui expliquent un peu cet état de fait. L’Angola a fait une longue guerre de libération. C’est un pays qui a été colonisé pendant presque 5 siècles. Pour se libérer du joug de la colonisation portugaise, il a fallu une longue lutte malgré tous  les appuis apportés par les pays du bloc de l’Est. (…) Ce n’est qu’en 1975 qu’ils ont accédé à leur indépendance. En plus il y a eu guerre civile jusqu’en 2000. Voilà ces éléments  qui expliquent un peu  la circulation des armes légères en Angola. A cela s’ajoute l’instabilité sous-régionale. La RDC est en ébullition. A chaque fois, dans la province de Kassaï, il y’a des problèmes, il y’a des refugiés qui  émergent ou qui inondent  les frontières nord d’Angola. Tout cela entraine une totale insécurité puisqu’il y’a beaucoup d’armes qui circulent.

L’histoire récente fait qu’il est très difficile de maintenir  le vaste territoire. Ils sont 20 et quelques millions mais il y a tellement d’étrangers de tout bord qui viennent. Ce qui fait qu’il est difficile d’avoir une sécurité à 100%. Ce n’est pas une excuse, il est du devoir de chaque Etat d’assurer la protection de toutes personnes  vivant sur son sol. L’Angola ne fait pas exception à ça.  Des efforts  devraient être doublés pour parvenir à garantir cette sécurité à toutes les personnes vivant sur le territoire de ce vaste pays.

AFRICAGUINEE.COM : La criminalité touche beaucoup les guinéens dans ce pays.  Est-ce un cas spécifique ?

Je tiens les statistiques. J’écris à chaque fois, je fais des rapports circonstancié à chaque fois qu’il y’a un assassinat au sein de la communauté ou une agression, je rends compte à qui de droit et j’explique les raisons (…) Ce n’est pas qu’il y a des mesures spécifiques dirigées contre les guinéens. Il y’a eu des chinois qui ont été assassinés, des européens qui ont été assassinés. (…) Les délinquants sont partout et ils ciblent tout le monde. Surtout en ce temps de crise, il y’a une recrudescence de la violence dans ce pays là.  Je note que simplement par rapport à ce problème, il y’a toutes les communautés. Tous les ressortissants  sans discrimination sont  victimes.

Maintenant pourquoi  un peu plus les guinéens ? Je vais vous expliquer la raison: le monsieur qui part de Siguiri ou de Pita là, il veut aller en Angola il ne passe pas par Conakry. C’est un villageois qui n’est jamais presque arrivé à Conakry, il se débrouille il prend ses économies (…) il paye le billet d’avion il passe par des compagnies il arrive quelque part à Cabinda ou à Brazzaville. Soit il traverse la forêt équatoriale, ou il prend la pirogue. Et malheureusement il y a eu beaucoup de mort d’hommes par épuisement ou de faim et les autres compagnons les laissent mourir n’ayant pas de choix. Les plus braves qui arrivent se font des fortunes à l’époque puisque ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Les plus chanceux qui arrivent avec les relations réussissent facilement en ouvrant un commerce dans un endroit non sécurisé. Mais ils n’ont pas en idée qu’ils ont changé de territoire, il croit exactement que ce qu’ils  peuvent fait en Guinée ils peuvent le faire en Angola. C’est la première difficulté.

Ils prospèrent et deviennent du coup dans la localité l’homme d’affaires le plus en vue, comme les filles sont jolies elles commencent à leur faire de la cour. Le monsieur donne un peu d’argent ça trouve souvent que c’est la fille du délinquant, alors le gars le culbute. C’est l’une des raisons ce n’est pas la seule. Et l’autre c’est les conflits commerciaux entre guinéens mêmes. Quelqu’un fait venir son cousin. Ils commencent à faire des affaires. Tout d’un coup l’un d’entre eux se rend compte que l’autre a plus de chance que lui, alors il commandite un meurtre à travers un petit délinquant pour récupérer les intérêts. La troisième chose, le gars a mal d’argent, la nuit il sait que ce monsieur qui détient une boutique a un peu d’argent, il vient attaquer. Alors les gens ont tellement peur que personne ne te vient au secours.

AFRICAGUINEE.COM : Vous dites que des guinéens commanditent des meurtres contre leurs compatriotes. Est-ce qu’il y a des gens qui ont identifiés comme étant des commanditaires ?

J’ai pu avoir des preuves que des guinéens ont commandité des meurtres de leur propre ami ou parent.

AFRICAGUINEE.COM : Quel a été leur sort ?

Ça c’est du ressort de la loi de l’Angola. Nous sommes tous soumis à la loi. S’ils sont arrêtés, les procédures suivent leur cour normale. Des fois ils arrivent à s’échapper avec l’aide de leur parent. Des fois on camouffle son meurtre et on le fait passer ailleurs. Voilà j’ai énormément de difficultés. Donc il me faut des sensibilisations pour que d’abord on mène des comportements qui cadrent avec les obligations qui s’imposent à tout ressortissant vivant en pays étranger.

AFRICAGUINEE.COM: Dites-nous comment la communauté guinéenne d’Angola est-elle organisée ?

En fait, il y a des structures politiques : l’UFDG, le RPG, le parti de Sidya UFR etc. Donc ces structures politiques qui existent d’abord, en dehors de ça il y a des structures communautaires et puis religieuses. Au-delà de tout ça il y a une structure faitière, c’est l’union des ressortissants guinéens qui chapote tout et qui est mon interface avec lequel on dialogue chaque fois qu’il y a des problèmes, quand il y a des nécessité de mobiliser.

Et au-delà de tout ça je vais régulièrement dans les mosquées, quand j’ai l’occasion je passe des messages. Les guinéens seuls à Luanda ont 11 mosquées ou même plus. Ils ont construit des mosquées  dans un pays chrétien, dans un  pays  animiste. Je leur dit souvent ayez un comportement moins sensationnel de l’islam. Certains pensent qu’ils sont venus pour islamiser le peuple païen de l’Angola. Voilà un autre problème majeur que j’ai. Ils sont là barbus avec des petits pantalons ils sont convaincus qu’il est de leur mission divine d’islamiser le peuple angolais. Je leur dis de pratiquer l’islam de manière non agressive pour qu’on nous tolère, on nous accepte. Il est du devoir de chaque musulman de convaincre l’autre mais il faut l’amener à cause des vertus de l’islam que vous voulez magnifier.

Je leur dit de pratiquer leur religion avec élégance discrètement. Cela permettra de nous faire tolérer. Mais c’est difficile ! Vous connaissez la mentalité de nos coreligionnaires quand il est pétri convaincu qu’il est dans son bon droit, rien ne l’arrête il ne s’arrête pas facilement. Alors on a beaucoup de problème mais globalement je note qu’à même que les angolais ont des bonnes opinions de nous. Et on s’efforce de faire en sorte que nous puissions continuer à rester digne représentant de la Guinée.

AFRICAGUINEE.COM : votre mot de la fin ?

Je pense que je dois simplement insister sur une chose, que les gens évitent l’amalgame. Vous savez ici en Guinée, on prend des raccourcis. Souvent on dit l’Angola c’est un pays d’ingrat. Nous devons en tant que guinéen, nous  féliciter de  l'accueil qui a été témoigné par les autorités angolaise vis-à-vis des guinéens. Nous devons éviter aussi de dire que les criminalités ou les assassinats et les agressions dont nos compatriotes sont l’objet sont le fait des autorités. Cela est tout à fait aberrant, c’est faux il n'y pas de politique systématique  d'agression ou d'assassinat  des guinéens.

Bien au contraire, c’est la main tendue et  une relation fraternelle. Ce qui arrive  en Angola par rapport à nos compatriotes, les États-Unis, il y’a combien de guinéens qui ont été froidement abattus   dans des taxis, dans les marchés  et pourtant ce pays est réputé être le pays des droit de l'homme. Mais on n’essaye pas de mettre ça sur le dos du gouvernement américain. En Angola c'est un climat d'insécurité qui sévie.

Bien au contraire  nous bénéficions  d'un appui,  d'une attention, d'une amitié profonde vis-à-vis d'eux. Je suis l’un des  rares diplomates à pouvoir rencontrer chaque fois qu'il y’a besoin, les autorités  en occurrence le président de la République. Quand je leur ai remis ma lettre de créance  il m’a  donné tout le temps de parler avec lui en français et de parler de la Guinée à tous les niveaux. Ceux qui sont là encore se souviennent  de la Guinée.

Je dis aux guinéens que les équilibrages politiques, ethniques  ne doivent jamais amener à oublier que la Guinée est une famille. Ils sont dans un pays qui est admirable de ce point de vue. L'Angola, vous ne verrez jamais quelqu'un qui dira qu'il est  ceci qu'il est cela. Ils sont tous angolais et ils sont fiers de l'être. Ils n'y a aucune  différence ethnique, religieuses rien.  Alors je leur dis : « vous vivez ça au quotidien, ça ne vous inspire pas, ça ne vous amène pas à réfléchir ?

Donnez-vous la main vivez ensemble.  Comprenez que  Diallo ne peut pas vivre sans Kéita  que Soumah ne peut pas accaparer toute  la Guinée  c'est tous ensemble que nous ferons le développement et le bonheur de ce pays ». Nous devrions montrer l’exemple pour que le guinéen de l'intérieur, nos frères se mettent  ensemble et s'unissent et travaillent pour le  bien  qui est le développement de la Guinée. Sinon il n'y aura jamais rien. La Guinée est victime de ces divisions, de ces mauvaises pensées qui continueront à nous suivre comme une malédiction et qui entraveront le développement de la Guinée aussi longtemps  que nous n’arriverons pas à l'extirper.

Interview réalisée par Diallo Boubacar 1

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 655 311 112 

Créé le Samedi 30 septembre 2017 à 12:03

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